chronique

Le charme discret de l'édition

Cette année, Prix Nobel et Goncourt ont couronné des auteurs de la maison d’édition Actes Sud dirigée par Françoise Nyssen.

À l’occasion de la semaine internationale de la Francophonie, la directrice d’Actes Sud était reçue par l’Ambassade de France. Étrange époque qui oblige à passer des portiques de sécurité pour débattre de la liberté des idées. Il faut parfois des détours pour que prévale l’imaginaire. Françoise Nyssen, docteur en biologie moléculaire le sait, qui partit de Bruxelles pour rejoindre son père Hubert Nyssen à Arles en 1987, année de fondation de sa maison d’édition. "Qui va envoyer un manuscrit à Arles à un éditeur belge, entendions-nous dire?" Merveilleux, indispensable éditeur, au papier et en formats conçus pour la main, qui lança Paul Auster dont personne ne voulait aux Etats-Unis, Nancy Huston, Henry Bauchau, Anna Enquist, Cees Nooteboom, Siri Hustvedt, Laurent Gaudé, et tant d’autres, indissociablement liés à Actes Sud.

2016 est une année faste, celle du Prix Nobel de littérature attribué à la courageuse journaliste biélorusse Svletana Alexievitch et du Goncourt à Mathias Enard, pour un livre exigeant, "Boussole" vendu à 300.000 exemplaires. Sans parler d’un best-seller inattendu, "Le charme discret de l’intestin", publié par cette maison familiale devenue grande, qui a racheté, dans un esprit frère, Rivages, Le Rouergue, Payot en difficulté, avec cette ironie que "jadis ils ne voulaient pas nous distribuer, nous étions trop petits".

"Plaisir et nécessité", indépendance, autonomie et conviction sont les maîtres mots de la maison qui n’a jamais changé de philosophie, ni de pratique, "les auteurs viennent encore manger à la maison".

Des auteurs d’abord, des livres ensuite

À la littérature, au théâtre, à la poésie se sont ajoutés les essais, ceux notamment de Naomi Klein, Pierre Rabhi, Cyril Dion ("Demain"). Volonté affirmée par Françoise Nyssen et son mari Jean-Paul Capitani, d’accompagner des projets qui les interpellent authentiquement. Actes Sud possède d’ailleurs une dizaine de librairies, un cinéma d’art et d’essai, un resto (et un hammam!), une salle de concerts et bientôt une école. Françoise Nyssen en parle avec la même passion que de ses auteurs et de ses collaborateurs. Impression de parler à une éditrice et non à une directrice de groupe. "Nous avons toujours veillé à être financièrement indépendant, à ne pas publier un titre pour faire de l’argent – mais en faisant tout ce qu’il faut pour et à prendre le temps. ‘Etre dans le vent, vocation de feuille morte’, disait mon père." Actes Sud donne, en effet, cette image de publier des auteurs, et ensuite, des livres. "C’est la rencontre de désirs. Nous n’avons pas de comités de lecture, mais une petite équipe d’éditeurs" elle cite chacun – "qui accompagnent l’auteur dès l’instant où il entre dans la maison, sur ce chemin difficile et âpre qu’est celui de l’écrivain. Chez nous, tout le monde peut faire prévaloir ses envies, ma tâche est de donner du sens au travail de chacun, ainsi le juriste du service des droits, qui adore la littérature australe, a attiré notre attention sur Richard Flanagan ("La route étroite vers le Nord lointain", Man Booker Prize 2014)."

©Marc Melki

Passerelles donc, entre les êtres, les genres, et les langues. "Si Kertesz a eu le prix Nobel, c’est parce qu’une éditrice suédoise l’avait découvert par notre traduction française." Et importance de publier des auteurs célèbres ou méconnus, voire en danger. Françoise Nyssen s’interrompt ici pour se réjouir que le lanceur de fatwa contre Kamel Daoud ait été condamné en Algérie. Si l’auteur de "Meursault contre-enquête" a eu le retentissement qu’on sait, c’est parce que son petit éditeur algérois les a contactés pour le publier en France.

Un livre est donc toujours davantage qu’un livre. Reste que c’est aussi un marché. Certains les ont quittés pour de plus offrants, tel Cormack Mc Carthy. "Cela fait mal, mais à la différence des autres, nous n’allons jamais chercher dans le catalogue d’autrui, et nous n’entrons pas dans le jeu des mises aux enchères. Nous publions des titres que personne ne nous a demandés, sans étude de marché, sans packaging. Non, c’est un métier qu’on ne fait pas." Ce qui n’empêche ni les gros succès ni la liberté; la succes-story de "Millenium" s’est poursuivie avec les ayants droit, alors qu’Actes Sud avait publié et soutenu la compagne lésée de Stieg Larsson. Mais la seule vraie série noire, pour Françoise Nyssen, est celle qu’est en train d’écrire le Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon), auprès des institutions européennes. "Ils veulent tuer les intermédiaires, éditeurs, diffuseurs, libraires, supprimer les droits d’auteurs. Nous n’avons pas les mêmes moyens de lobbying pour nous faire entendre. Et, en Belgique, il faut aussi se battre pour le prix unique du livre, soutenir les libraires. Dites à vos lecteurs d’aller dans les librairies, qui sont de formidables passeurs et dans des conditions économiques très difficiles face aux multinationales. Et n’oublions jamais la phrase de Gramsci, que je fais mienne: ‘Face au pessimisme de la raison, il faut opposer l’optimisme de la volonté!’"

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