Le choix de Sophie | Frères de sang

Martin Buysse - "Muzungu". Zellige, 336 p., 22 euros. Note: 3/5. ©Zellige

"L’impossibilité d’écrire le récit d’une histoire commune" interpelle Martin Buysse qui a imaginé son roman peut-être sous l’égide d’Hannah Arendt.

Après les célébrations vient le deuil de 100 jours, le temps qu’a duré le génocide, mot immense, inimaginable, béance impossible à circonscrire ouverte à la fois sur les absents, victimes de la folie meurtrière et sur le silence de la mémoire calfeutrée derrière la honte ou la douleur.

"Muzungu"

De Martin Buysse. Zellige, 336 p., 22 euros. Note: 3/5.

"L’impossibilité d’écrire le récit d’une histoire commune" interpelle Martin Buysse qui a imaginé son roman peut-être sous l’égide d’Hannah Arendt"Le mal peut-être à la fois banal et extrême. Seul le bien est radical", écrit-elle au lendemain du procès de Nuremberg. La banalité du mal, l’inconséquence des paroles, le flou des responsabilités multiples, ces questions sont au centre de "Muzungu", qui aborde sous un angle inattendu, saisissant et interpellant, l’angle mort du racisme, du nationalisme au Rwanda, en écho à ce qui revient partout: la haine de l’autre alimentée par le mythe, le récit, l’idéologie, les paroles diffusées sur des ondes nocives.

Ce roman tout à fait original et courageux entre dans l’insupportable par une porte dérobée. Rien ne prédisposait François, jeune belge "qui ne comprend rien" comme le lui reproche sa petite amie, à prendre fait et cause pour les Hutus, autour d’une bière dans un café bruxellois, si Robert, cet ami Rwandais, chaleureux et brillant causeur, ne lui avait pointé les attaques d’une violence inouïe des miliciens Tutsi du FPR, réfugiés en Ouganda depuis 1959, qui tentent de revenir. Des faits avérés que François ne prend pas la peine de confronter à l’autre réalité, celle des Tutsis ostracisés, pas plus qu’il ne voit combien le régime de Habyarimana est douteux.

Premières phrases

Un Falcon 50 Mystère amorce sa descente vers l’aéroport international de Kigali. Il est abattu par un tir de missile un peu avant vingt heures trente. A bord de l’avion, les présidents rwandais, Juvénal Habyarimana et burundais, Cyprien Ntaryamira.

Dès l’avion du Président abattu, il s’envole au Rwanda mettre sa plume au service d’une cause qu’il embrasse sans poser de question. Martin Buysse s’est documenté et inspiré du parcours du verviétois Georges Ruggiu, "intrigué qu’un homme marqué à gauche, à la sensibilité sociale, ait fini par tenir une chronique quotidienne de propagande assassine à Radio Machette, comme on l’appelait." Son personnage, lui aussi, "s’empare d’une cause, sans compétences, nourrit un feu idéologique qui s’auto-alimente et finit par se retrouver dans le crime des crimes".

Le fracas du monde

Martin Buysse - "Muzungu". Zellige, 336 p., 22 euros. Note: 3/5. ©Zellige

Inconfortable, cette lecture nous plonge au cœur de la manipulation des faits, des vérités tronquées et de la cécité volontaire ou involontaire. L’originalité de "Muzungu", est de s’arrimer au réalisme et de pénétrer à demi-mot dans la vérité de chacun. Si François avait nourri plus de liens avec les siens, son destin eut-il été différent? La force de Martin Buysse est de coller à ses basques, d’adopter son point de vue. Même face à l’horreur, il croit s’épargnant, par naïveté ou bêtise. Ébranlé par une violence à laquelle rien ne l’a préparé, il frémit certes, songe à rentrer mais guère plus. N’a-t-il pas tenté de sauver une victime Tutsi?

Il faut attendre les dernières pages, la lettre admirable de sa sœur Charlotte pour peut-être le déciller. Femme intelligente, elle refuse le martyr bien que victime des guerres fratricides jusqu’au sein de sa propre famille, elle est discernement et compassion, courage et volonté, refusant la logique du sang. "La logique du sang", le sien et celui des autres, était le titre du premier roman de Martin Buysse qui déjà confrontait un Belge lambda au fracas du monde auquel il croyait échapper…

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