Joyce Carol Oates défend le droit à l’avortement

©REUTERS

"Un livre de martyrs américains" de Joyce Carol Oates pointe la violence des églises évangéliques qui menacent le droit acquis à l’avortement.

Sous la présidence de Trump, plusieurs états des Etats-Unis ont voté des restrictions, voire la suppression du droit à l’avortement garanti depuis 1973 par une loi fédérale, en supprimant les aides aux plannings familiaux pratiquant l’interruption volontaire de grossesse. Les médecins d’Alabama risquent même la prison à perpétuité en cas d’IVG, y compris en cas de viol ou d’inceste. De nouvelles servantes écarlates (inspirées par le roman de Margaret Atwood) sont descendues dans les rues et Netflix menace de ne plus tourner en Georgie si une telle loi devait passer.

"Un livre de martyrs américains" - Joyce Carol Oates. Traduction de Claude Seban, Philippe Rey, 862 p., 25 euros. Note: 5/5. ©doc

C’est dire que la fiction anticipe, révèle ou met en évidence la réalité. Joyce Carol Oates (1938) ajoute sa pierre par ce volumineux, courageux roman qui, à partir de faits réels, brosse un portrait de deux Amériques. L’une rurale, peu éduquée, crédule, pauvre et conservatrice, l’autre libérale, cultivée, urbaine et émancipée. On comprend que l’auteur défend ce droit absolu de l’avortement. Mais elle n’omet pas non plus les difficultés qui amènent ou non à faire ce choix. Les enfants – elle n’en a pas – sont un sujet de prédilection de l’auteur de "Blonde", "Mudwoman" ou de "Nulle et grande gueule", et c’est de leur point de vue qu’elle aborde encore ce roman avec une brillante intelligence qui n’élude aucun paradoxe.

Écorner le tableau

La première partie nous met en présence de Luther Dunphy, père de famille très modeste, membre d’une église évangélique qui matraque consignes et mensonges, au point qu’il se sent investi d’une mission divine: abattre le "médecin avorteur". En face, le gynécologue Gus Voorhees se dépense sans compter pour défendre une médecine publique au service des plus précaires. Le tireur et le médecin n’ont rien en commun, sauf d’être tous deux père d’une famille qui va se fracasser après le drame. Premier paradoxe, pour sauver des vies, Luther Dunphy tue. Deuxième paradoxe, en exerçant dans des États qui lui sont hostiles, le saint laïc Voorhees met en danger ses propres enfants.

Le portrait hyperréaliste que Joyce Carol Oates dresse d’une société inégalitaire écorne le tableau de la famille idéale à la Norman Rockwell.

Inconfortable, Joyce Carol Oates ne craint jamais de l’être, là est son art, bousculer les idées reçues, entrer dans les méandres de l’âme humaine, pointer la violence physique et celle des conflits intérieurs. Elle ose dire que la honte de turpitudes anciennes peut dicter un rigorisme pudibond mais aussi qu’un libéralisme égotiste fait des dégâts collatéraux. L’intime, chez elle, éclaire des décisions apparemment absurdes ou contradictoires.

En cela, elle est magistrale. Son portrait hyperréaliste d’une société inégalitaire écorne le tableau de la famille idéale à la Norman Rockwell. Sa focale est celle des adolescentes des deux familles brisées, livrées à elles-mêmes après la disparition du père et la dépression de leur mère.

D’une écriture fluide, rapide, volubile mais toujours nécessaire, elle saisit les silhouettes et le décor sur le vif. Lapidaires aussi sont les phrases lâchées ou retenues. On est saisi par les vérités dérangeantes qu’elle met en lumière. Issue elle-même d’un bled et d’un milieu peu scolarisé, Joyce Carol Oates n’a rien oublié du courage qu’il faut pour s’inventer hors déterminisme, ni de la brutalité des rapports de classe et de genres, du sexisme, de la violence du diktat de la beauté, et rien du secours de l’imaginaire pour s’en sortir. Elle force parfois le trait et les destins mais jamais les sentiments confus entre loyauté envers les siens et besoin de liberté.

Il en découle une fiction à la fois politique et intimiste, dans laquelle s’imbriquent documents, actes de procès, témoignages, conversations téléphoniques, aveux tardifs et non-dits. Cela engendre une lecture active qui désarçonne, interpelle, émeut, bluffe, car Joyce Carol Oates s’abstient de tout jugement tant son empathie est grande pour le combat de chacun avec la vie. Elle ne s’autorise qu’un coup de pouce au destin et à la chance pour mettre chacun sur la voie d’une renaissance. Qui oserait l’en blâmer?

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect