Le choix de Sophie | "Le prix", de Cyril Gely, ou la fission d'un couple

Lise Meitner et Otto Hahn à l'Institut de chimie Kaiser Wilhelm, à Berlin, en 1928. ©Bildarchiv Preußischer Kulturbesitz

Le 10 décembre 1946, Otto Hahn reçoit seul un Prix Nobel qu’il aurait dû partager avec Lise Meitner. Passée au bleu, elle vient lui dire sa façon de penser…

"Le prix" - Cyril Gely

Albin Michel, 219 page, 18,35 euros

Note: 4/5

"Notre Madame Curie", disait Einstein de cette brillante physicienne. C’est pourtant par l’entrée de service, pour ne pas être aperçue de ses collègues, qu’en 1907, elle entrait au Kaiser-Wilhelm-Institut de Berlin. Seule femme scientifique de l’établissement et – excusez du peu – assistante de Max Planck. C’est au sous-sol, pour ne pas être vue, qu’elle partage un laboratoire avec Otto Hahn, chimiste de son âge, aussi brillant qu’elle. Pendant trente ans, ils travailleront ensemble, feront des découvertes et en 1938 comprendront – elle surtout – la nature du phénomène de fission de l’uranium.

©Albin Michel

Pourtant, ce 10 décembre 1946, Otto Hahn reçoit seul le Prix Nobel. Lise Meitner (1878-1968) n’est pas même mentionnée…

De ce fait réel, Cyril Gely compose un face à face implacable dont il a le secret. Romancier, auteur de pièces de théâtre et scénariste de films qui ont remporté des succès mérités, il s’est fait une spécialité de ces duos entre le clown blanc et l’auguste, le diplomate et le général, le nègre et l’auteur populaire. "Diplomatie", adaptée au cinéma par Volker Schlöndorff, réunissait Niels Arestrup et André Dussolier (bande annonce ici), "Signé Dumas" opposait Francis Perrin à Thierry Frémont et "Chocolat" confrontait Omar Sy à James Thierrée pour la réhabilitation du talent d’un clown noir oublié par la postérité.

"Huit ans qu’elle attendait cette entrevue, qu’elle l’imaginait jour après jour. Elle avec Hahn. Elle contre Hahn. Huit ans. Et ce jour est enfin arrivé."

Lise Meitner elle n’a pas été oubliée par la communauté scientifique mais elle méritait une reconnaissance éclatante pour l’extraordinaire intelligence, la ténacité, le courage de celle qui aura bravé, dans l’ordre, l’accès à l’université pour son sexe, le droit d’enseigner et d’être l’égale de ses pairs et de ses compatriotes.

Être femme était une chose, être juive en était une autre. Cinq mois avant de mettre son nom sous la découverte de la fission nucléaire, elle a dû s’enfuir secrètement en Suède avec 10 marks en poche et l’impossibilité de poursuivre son œuvre. C’est seul qu’Otto Hahn signa cette découverte fondamentale. Est-ce cela qu’elle est venue reprocher à celui qui dans quelques heures recevra la récompense suprême? Depuis une semaine, il est à Stockholm, où réside Lise Meitner, et il n’a pas fait signe à son alter ego, son amie, sa complice intellectuelle, qu’il n’a plus revue depuis 1938. Ne serait-ce pas cela plutôt qu’elle est venue lui dire?

TV5 Monde: interview de Cyril Gély sur "Le Prix"

Huis clos cinglant

La chambre de cet hôtel feutré, enveloppé par la neige, est le théâtre de ce huis clos qui n’attend, à l’évidence, qu’une adaptation cinématographique. Méthodiquement, comme on pose les termes d’une équation à plusieurs inconnues; Lise Meitner pose ses questions. La spéculation et la rigueur cela la connaît, autant que visage d’Otto Hahn dont elle déchiffre le moindre mouvement. Mais à ce jeu-là, le vieux chimiste n’est pas moins habile. L’a-t-il abandonnée à son sort de paria, ou au contraire n’a-t-il tout fait pour la protéger? A-t-il usurpé à son seul profit leurs découvertes? Avait-il d’autre choix, alors que s’associer à une Juive le mettait en danger lui, resté en Allemagne? Pourquoi est-il resté? Et pourquoi aujourd’hui ne rétablit-il pas la vérité scientifique?

L'auteur Cyril Gely ©Benjamin Chelly

Au-delà de ce numéro de duettistes rondement mené, bien qu’il reste en surface, Cyril Gely relève les hypocrisies de l’histoire. Ce Nobel récompense, ne l’oublions pas, l’un des pères de la bombe atomique qui un an plus tôt a ravagé Hiroshima. Il soulève aussi les mensonges que les Allemands eux-mêmes se sont racontés dès l’armistice, qu’ils ne savaient pas tout des horreurs du nazisme, qu’ils ont résisté de l’intérieur, qu’ils ont souffert et qu’il faut tourner la page. Vérité, semi-vérité ou lâcheté?

Habilement, ce roman entre dans toutes nos ambiguïtés, de la vanité à la prudence, de la fidélité à soi aux trahisons multiples, de la cécité involontaire à l’aveuglement opportuniste.

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