Le cyclisme pour ontologie

Ils ne sont pas des troupeaux d’abrutis mais un essaim de "danseuses", de "funambules" et de "voltigeurs", une escouade de poètes... ©BELGAIMAGE

De ses souvenirs d'adolescent, dormant et se douchant avec sa bécane, Olivier Haralambon restitue l'érotisme, l'éblouissement et l'apprentissage de sa condition humaine. 5/5

Ne vous troublez pas, vous n’êtes pas dans les colonnes de "L’Equipe", l’étape du jour est littéraire. Pas de mois de juillet sans Tour de France, vu de la route ou du salon. Personne n’y échappe. Alors, pour ceux que la table pliable en formica sur le bord des départementales ne tente pas plus que cela, restent les chroniques d’Antoine Blondin ou celles d’Olivier Haralambon. Dans sa roue d’ancien cycliste professionnel à l’en croire "médiocre", de journaliste et de philosophe, la course est une expérience non seulement herculéenne, mais surtout prométhéenne. C’est que, sous sa plume, élégante, lyrique, passionnée, le jarret a de l’âme et l’adrénaline a de la pensée. Non, nous dit-il "ces diables de cyclistes ne sont pas que force épaisse", ils ne sont pas des troupeaux d’abrutis mais un essaim de "danseuses", de "funambules" et de "voltigeurs", une escouade de poètes, une armée macédonienne lancée à l’assaut d’elle-même. Dans le souffle des coureurs en ordre serré, l’auteur sent la quête éperdue de fous volant au-devant d’une ascension métaphysique, extatique et spirituelle.

"Il faut se taire au passage du peloton et entendre le silence de ces deux cents solitudes qui passent." Une embrocation philosophique qui n’a rien de risible, mais donne, au contraire, la mesure de la démesure et pourrait bien inspirer le profane. Comment comprendre, en effet, les heures d’efforts et de bitume avalé par tous les temps, s’il ne s’agissait que d’enchaîner les kilomètres? Dans le débat de l’homme contre la machine, ces méditations sur roulement à billes réconcilient l’un par l’autre.

"Sous sa plume, élégante, lyrique, passionnée, le jarret a de l’âme et l’adrénaline a de la pensée."

Expérience poétique

De ses souvenirs d’adolescent, dormant et se douchant avec sa bécane, biberonnant sa gourde comme un téton de Tiresias, Olivier Haralambon restitue l’érotisme, l’éblouissement et l’apprentissage de sa condition humaine. Le souvenir précis de sa première course à treize ans, dans une banlieue grincheuse, entre chancres industriels et alignements de peupliers, demeure, pour lui aussi, incandescente et aussi essentielle que l’érection d’homo sapiens. Debout sur sa selle, le jeune homme se perçut par-delà lui-même, l’infini déroulé par-devant et le temps enroulé par-derrière, tout l’espace soudain aboli par sa seule présence au milieu de l’étendue. Un infini chronométré, répétable à l’envie dans "le rayonnement cosmique" d’une roue de bécane. Mercure au pied ailé s’arrachait là à l’immobilité sous les encouragements des pères et les engueulades des entraîneurs, postés sur le bas-côté d’une existence à venir. Le cyclisme comme expérience poétique? Résolument.

"Le coureur et son ombre", Olivier Haralambon Premier Parallèle, 152p., 16 euros. Note: 5/5 ©rv doc

Sous les maillots fluos bat une sensibilité qui perçoit la présence de l’autre, se place, avec lui, dans la mêlée et déjà s’en extrait, ruse, apprend à se surpasser ou à perdre. Merveilleux écolage qu’exprime, avec exaltation, Olivier Haralambon qui se surprend aujourd’hui à sa table, dos penché, tête baissée devant son ordinateur, recevant, fenêtre fermée, le vent sur son échine. En souplesse, esprit ramassé, cet apprentissage du vivre par l’effort lui a encastré à jamais une mécanique dans le corps et des réflexes de grimpeur qui "ne peut monter les marches une à une ou deux à deux, qu’obsédé par une différence de braquet et de cadence". Mais aussi des gestes anciens pour caresser les courbes et lustrer le corps aimé sans chiffon à la main…

Entre martyre et ivresse

Avec ou sans amphétamines — question que n’élude pas l’auteur, sans condamner tout à fait les demi-dieux déchus — il loue ceux de l’Olympe, dont Eddy Merckx "plus beau qu’Elvis Presley". Vandenbroucke, qui "empoigne son cintre", lui inspire des pages magnifiques. Dans la côte de la Redoute, défiguré par l’effort, il ignore qu’il vient d’atteindre "un espoir théophanique", autrement dit qu’il a connu une expérience divine. En lycra!

Étrange alchimie, entre le martyre et l’ivresse. Le réel lui-même diffère selon qu’on l’aborde avec un déhanchement latin à la Contador ou anglo-saxon à la Froome. À se demander si, aux Salons-de-Provence, les coureurs de l’étape feront l’expérience taoïste d’Olivier Haralambon, sentant que "quelque chose du paysage s’est replié en moi, m’obligeant à voir dedans". Et à Marseille, au moment de l’attaque, debout sur le pédalier, verront-ils leur ombre les dépasser?

Le Tour de soi à vélo ou "Le coureur et son ombre" par Olivier Haralambon.

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