interview

"Le monde ne va pas plus mal qu'hier" (Marek Halter)

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On ne présente plus Marek Halter. Inlassable bâtisseur de ponts entre les cultures et les religions, il publie aujourd’hui, à 82 ans, ses Mémoires. La maladie de son épouse Clara a été un accélérateur. "Clara est tombée malade, la maladie de Parkinson. C’est un processus lent, qui vous réduit à l’état de légume. Je lui ai proposé un contrat: on va écrire nos Mémoires. Comme d’habitude, je lui lisais chacun des chapitres. Arrivé au dernier chapitre, la mort a tenu parole, Clara s’est éteinte…" Malgré cette épreuve et toutes les autres qui l’ont précédée, Marek Halter n’a rien perdu de sa verve, surtout lorsqu’il s’agit de rapprocher les gens et les peuples. Entretien.

Peut-on résumer dans un seul livre une vie comme la vôtre?

Je ne suis pas en train de me ranger aux côtés de tous ceux qui, comme des brocanteurs, traînent leur charrette de souvenirs. J’essaie de me placer en dehors de moi, hors de ma personne. Je deviens alors une sorte d’archéologue qui, couche après couche, découvre la trace d’une vie qui, comme toute vie, représente toutes les vies. Disons que je suis le mémorialiste d’un homme qui s’appelle Marek Halter. Mais ce ne fut pas une mince affaire…

Pourquoi?

Pour celui qui ne garde rien du passé, écrire ses Mémoires est un véritable casse-tête. Heureusement que les agences de presse et le Net ont conservé une multitude de photos et de documents qui me donnent matière à poursuivre. Je ne garde rien. Je suis le contraire d’un idolâtre. Pas d’archives, pas d’objets sacrés que l’on met en vitrine, pas de bibelots marquants les étapes d’une vie, pas de photos sous verre accrochées au mur. Le passé est encombrant, il empêche d’avancer.

Qu’est-ce qui vous fait courir aux quatre coins du monde depuis autant d’années? Quel est votre carburant?

Mon carburant, c’est la foi en l’homme. J’aime les gens, même s’ils sont capables du pire comme du meilleur. Les gens ont quelque chose à leur disposition, c’est la parole. Quand on se parle, on arrive toujours à quelque chose.

Notre monde ne va pas très bien. Les menaces se multiplient – populisme, terrorisme, réchauffement climatique. Y a-t-il encore des raisons d’être optimiste?

On oublie un peu vite les problèmes d’hier. Nous avons connu des guerres et des massacres de masse, jusqu’il n’y a pas si longtemps d’ailleurs. Rappelez-vous le Rwanda et le Cambodge. Un mur à Berlin coupait le monde en deux. Entre Israël et ses voisins arabes, c’était la guerre permanente, l’Amérique du Sud ne comptait que des dictatures militaires. Hormis l’air plus pollué aujourd’hui, le monde ne va pas plus mal qu’hier. Un exemple: récemment j’étais reçu en audience chez le roi de Bahreïn. Figurez-vous que dans l’antichambre, j’ai croisé deux ministres israéliens. Le temps ne tourne pas à vide, les problèmes se sont juste déplacés.

Le monde est quand même devenu instable et imprévisible.

Nous avons en effet quitté le monde des idéologies et les moyens de communication ne sont plus les mêmes que ceux qu’utilisaient nos parents. Dans ce vide qui s’est créé, il n’y a pas de philosophies qui proposent une conception du monde. Le monde n’a plus de leader. Mis à part Poutine peut-être…

Macron n’a-t-il pas l’étoffe d’un leader?

Je l’aime beaucoup mais ce n’est pas un leader. Avec quelques copains, il a inventé la première start-up politique, ce qui lui a permis de prendre l’Élysée. Mais cela ne suffit pas pour gérer 60 millions de citoyens. Macron n’a pas d’expérience, il n’a pas vécu, il n’a pas de cicatrices.

Comment considérez-vous le phénomène des gilets jaunes?

Sur ce point, je suis en désaccord avec mes amis intellectuels, Pascal Bruckner, Alain Minc, Bernard Henri-Lévy, Luc Ferry, etc. qui tapent sur ces pauvres gilets jaunes en opposant populisme et démocratie. J’étais le seul intellectuel aux côtés des gilets jaunes sur les Champs-Elysées. Je comprends leur démarche, même si je regrette qu’il y ait comme toujours quelques extrémistes qui tentent de tirer profit de la situation. Ces gens vivent en marge de la République et il aurait fallu leur parler bien plus tôt. Il est possible que le mouvement disparaisse, comme les sans-culottes ou la Commune de Paris, mais la prise de conscience va rester.

"La religion de mon voisin n’est ni meilleure ni moins bonne que la mienne."

Que pensez-vous de l’intention de Macron d’adapter la loi de 1905 sur la laïcité?
Ce n’est pas une bonne idée. Je comprends sa démarche: il souhaite lâcher un peu de lest par rapport aux religions. Le problème est que les religions ne comprennent pas le mot "un peu". Les religions, c’est tout ou rien: on est pratiquant ou on ne l’est pas. J’aurais du reste préféré qu’on instaure à l’école des cours d’histoire des religions plutôt que des cours de religion tout court. Cela permettrait de montrer que la religion de mon voisin n’est ni meilleure ni moins bonne que la mienne.

Quelque regard portez-vous sur la question migratoire?
Fermer les frontières, ce serait opérer une immense marche arrière. Le rêve de nos parents, c’était de pouvoir voyager sans avoir besoin d’un visa. Moi-même, j’ai été sans papiers pendant trente ans et c’est grâce à Simone Veil que j’ai été naturalisé en 1980. Ceux qui se jettent sur les routes ne le font pas par plaisir. Et le mur de Trump, les gens passeront par-dessus. Si on veut résoudre le problème de la migration, il faut créer les conditions sur place pour que ces gens n’éprouvent plus le besoin de venir chez nous, si ce n’est en tant que touriste.

Vous êtes un immigré en France et pourtant parfaitement assimilé. Pourquoi la formule ne fonctionne-t-elle plus avec l’immigration récente?
Je ne suis pas pour l’assimilation. Nous sommes égaux mais pas tous pareils. Il est illusoire de vouloir retourner à des sociétés monolithiques où tout le monde parle une seule langue et se réfère à une même tradition. Le communautarisme ne me gêne pas. Les immigrés peuvent parler leur langue entre eux, du moment qu’ils sachent parler le français. Regardez le nombre de comiques d’origine maghrébine sur scène en France. Ils ont transformé la langue française comme les comiques juifs l’ont fait avant eux.

©doc

Étant donné la très faible pratique religieuse, c’est quoi être juif aujourd’hui?

Beaucoup ont en effet perdu la religion mais ont conservé une référence à l’histoire, bien souvent à une histoire familiale. Comme dans chaque groupe humain, il y a des histoires de familles et de clans. Comme les Bretons ou les Alsaciens, ils ont des références qui leur sont propres, mais ça ne les empêche pas d’être Français. Certains combinent d’ailleurs plusieurs références: mon ami le cardinal Jean-Marie Lustiger, qui aurait très bien pu devenir pape, me parlait toujours en yiddish… C’est cette diversité qui fait la richesse d’une nation.

Le retour de l’antisémitisme vous inquiète?

La haine de l’autre est quelque chose qui ne disparaîtra jamais. Quand Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils Isaac, il l’arrête au dernier moment et lui propose de remplacer son fils par un bouc. À cet égard, le bouc émissaire le plus stable, c’est le juif.

Avec quel Président français aviez-vous le plus d’affinités?

J’aimais beaucoup Jacques Chirac, même s’il était moins cultivé que François Mitterrand. Ce qui nous liait, c’était notre amour de la culture russe. Il rêvait de traduire Pouchkine en français. Il avait d’ailleurs demandé à sa mère de lui trouver un professeur de russe. Elle lui a trouvé quelqu’un, mais il s’est rendu compte que c’était un Serbe qui voulait arrondir ses fins de mois… Avec Chirac, nous avons mis en place une mission française à Saint-Pétersbourg. Nous avons également mis à la disposition du grand public les archives de Voltaire qui avaient été rachetées par Catherine II de Russie.

Qu’est-ce que vous aimeriez encore se voir réaliser?

Trois choses. D’abord la paix au Proche-Orient, où je ne désespère pas de renouer le dialogue et d’engager mes amis israéliens et palestiniens sur la voie de la paix. La Russie ensuite. La Russie, ma nostalgie, que j’aurais aimé, de mon vivant, voir arrimée à l’Europe à laquelle elle appartient. Enfin, la réconciliation entre juifs, chrétiens et musulmans chez nous en France. Objectif urgent si nous ne voulons pas assister à une nouvelle guerre de religion.

L’idée de la mort vous angoisse?

Ce n’est pas une source d’angoisse. La mort est une réalité que j’essaie de repousser le plus tard possible. Des amis meurent autour de nous. Montaigne a dit que lorsqu’on pleure un mort, c’est sur soi qu’on pleure. Le mort, il est mort, mais un jour on sera à sa place et on n’aime pas trop cette idée. La vie est une course contre la montre avec la mort. Heureusement, je n’y pense pas tous les jours. Mais le temps est compté, surtout quand on a envie de réaliser quelque chose.

"Je rêvais de changer le monde", Marek Halter, XO éditions & Robert Laffont, 570 pages, 21,90 euros

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