Le phénomène Van Breda

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Dans "Le sauvetage", roman noir aux allures de thriller, l’écrivain et philosophe Bruce Bégout raconte l’histoire incroyable et méconnue d’un père franciscain belge qui, durant la Seconde Guerre mondiale, a sauvé les manuscrits d’Edmund Husserl, un des plus grands penseurs du vingtième siècle.

Fribourg-en-Brisgau, 1928, une ville du sud-ouest de l’Allemagne accrochée à la Forêt-Noire. Le philosophe Edmund Husserl, fondateur de la phénoménologie, un des mouvements philosophiques les plus importants du vingtième siècle, observe la lente montée du nazisme. D’origine juive, il vient d’être éloigné de son activité d’enseignant par l’arrivée à Fribourg de Martin Heidegger, son plus brillant disciple, qui a adhéré au national-socialisme. En 1933, suite à la prise du pouvoir par les nazis, sa liberté se restreint encore un peu plus: toute manifestation publique, toute liberté de presse lui est désormais interdite. Il vit de plus en plus retiré alors que sa reconnaissance internationale ne cesse de croître.

"Le sauvetage" - Bruce Bégout, éd. Fayard, 368 p., 20 euros. ©Fayard

Malgré sa situation compliquée et les risques qu’il encourt, il refuse une invitation de l’Université de Californie. Il veut rester coûte que coûte. Craignant d’alimenter la haine des juifs, il se mure peu à peu dans le silence. Il ne sort presque plus, ou seulement pour effectuer sa promenade quotidienne à travers les chemins boisés de cette ville aux accents méridionaux. À de très rares occasions, à Vienne ou encore à Prague, et après de nombreuses hésitations, il accepte de prendre la parole pour s’exprimer sur ce qui lui tient le plus à cœur: la tâche infinie de la raison et la mise en garde contre toutes les formes d’irrationalisme qui germent dans une Europe en crise.

Le 27 avril 1938, il décède. Ses proches le savent très bien: il laisse une quantité impressionnante de notes, de brouillons et de manuscrits en tout genre. S’il a bien pressenti que le déchaînement de haine antisémite pourrait peser sur la sauvegarde de son travail, il n’a pas eu le temps de mettre ses vastes archives en sécurité. Isolée dans une Allemagne nazie qui multiplie les mesures contre les juifs, sa veuve, Malvine, désespère de trouver une solution.

Un jeune franciscain ambitieux

En Belgique, la même année, Herman Leo Van Breda, un jeune franciscain de 27 ans, vient de terminer à Louvain son mémoire de licence au sujet de l’œuvre de Husserl. Il aimerait en faire la base d’une thèse de doctorat. Beau garçon qui fume cigarette sur cigarette, il est ambitieux, doté d’un charisme certain et d’une grande confiance en lui. Il désire se rendre en Allemagne pour partir à la recherche d’inédits éventuels dont il pourrait faire usage. En accord avec ses professeurs, il décide d’aller à Fribourg pour deux mois afin d’étudier les manuscrits et – qui sait? – en ramener quelques-uns à Louvain. Il l’ignore encore, mais il va vivre une aventure qui va bouleverser son destin et celui de la philosophie du vingtième siècle.

Van Breda arrive à Fribourg en août 1938. Il n’est attendu par personne; il n’a même pas une adresse en poche. Après quelques recherches, il finit par apprendre où habite Malvine Husserl. Il se présente comme un étudiant très au fait de l’œuvre de son défunt mari. Elle lui montre, en présence d’Eugen Fink, le dernier assistant et fidèle disciple d’Husserl, combien le travail non publié est volumineux. Il est littéralement stupéfait. Il découvre plus de 40.000 pages de manuscrits sténographiés, 10.000 pages de transcriptions réalisées par ses assistants et une bibliothèque de 2.700 livres.

Les notes et manuscrits sont écrits en sténographie de Gabelsberger, une forme de sténographie qui n’est lue par pratiquement personne à la fin des années 1930. Il se rend compte aussitôt que pour étudier l’œuvre du philosophe allemand, il ne sera pas possible de faire l’économie de tous ces documents. Il doit donc revoir son projet initial: rapporter "quelques manuscrits" n’est plus une option. Ce sera tout ou rien. Sans doute marqué par son enseignement franciscain, Van Breda se sent comme investi d’une mission: il faut sauver les idées de Husserl.

Edmund Husserl (au centre) avec deux de ses disciples, les philosophes allemand Eugen Fink (à droite) et tchèque Jan Patočka (à gauche), devant les montagnes de la Forêt-Noire à Fribourg-en-Brisgau en 1934. ©Husserl-Archives Leuven

Au nez et à la barbe des nazis

Mais comment faire? Van Breda est très jeune et il n’a aucun ordre officiel. Cependant, il ne manque pas d’aplomb. On pourrait même dire qu’il est gonflé. Il demande à la veuve de Husserl de lui donner tous les papiers, ce qui représente 100 kilos de manuscrits, trois grosses malles. Il lui fait une proposition: transférer les documents à Louvain afin de les mettre en valeur. La proposition est acceptée presque sans discussion. En réalité, Van Breda a rapidement gagné la confiance de Malvine, qui voit en lui l’homme de la situation. Dans la foulée, il reçoit également le soutien de Mgr Noël, président de l’Institut supérieur de philosophie et de Mgr Ladeuze, recteur de l’Université de Louvain.

"Van Breda avait pris soin, toute sa vie, d’être très discret à ce sujet, de ne rien dire de plus que ce qu’il avait écrit."

Le plan se dessine petit à petit: Van Breda apportera lui-même les manuscrits à l’ambassade de Belgique à Berlin pour ensuite les envoyer à Bruxelles avec la valise diplomatique. 800 km séparent Fribourg-en-Brisgau et Berlin. Les contrôles de polices sont fréquents. Et à Berlin, au cœur du régime nazi, comment se débrouiller pour ne pas attirer l’attention? Et s’il était arrêté? Que fait un père avec des documents illisibles et codés? Les nazis en déduiront vite qu’il s’agit d’un espion. A-t-il douté un instant avant de s’engager dans cette entreprise périlleuse? "Je ne pense pas, déclare Rudolf Bernet, président des archives Husserl. Il pensait surtout à sa thèse et, jeune étudiant encore, à se faire remarquer par ses professeurs à Louvain. Il est difficile d’évaluer les risques réels qu’il courait et il n’était pas homme à avoir peur."

Van Breda file donc à Berlin. Arrivé dans la capitale allemande, il a une drôle d’impression. Dans le bref récit qu’il fera de cet épisode en 1959, il avoue avoir eu le sentiment d’être suivi par la Gestapo. Crainte fondée ou excessive? "Difficile à dire, ajoute encore Rudolf Bernet. Mais globalement, je dirais que le danger était bien réel." Avec la valise diplomatique, grâce à l’entremise de l’ambassade de Belgique à Berlin et à l’intervention de Paul-Henri Spaak, Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de l’époque, les manuscrits passent la frontière sans encombre.

En octobre 1938, les archives Husserl sont créées à Louvain. Un crédit de recherche est accordé à deux anciens assistants de Husserl capables de déchiffrer les fameux sténogrammes: Eugen Fink et Ludwig Landgrebe. Grâce à Fink et Landgrebe, la préparation d’une édition critique des œuvres de Husserl est donc en bonne voie. Les chercheurs du monde entier se pressent bientôt aux portes des archives. En mai 1940, c’est l’invasion allemande. Van Breda se retrouve privé de ses premiers collaborateurs allemands mais il parvient à poursuivre le travail en collaborant, de manière clandestine, avec un émigré autrichien d’origine juive, Stephan Strasser, qu’il cache à Malines avec son épouse.

Au lendemain de la guerre, ce dernier sera l’éditeur du premier volume des œuvres complètes de Husserl, qui en compte aujourd’hui près de trente. Avec Malvine, il entretient une relation de confiance mutuelle et, progressivement, d’amitié. Il réussit d’ailleurs à la faire venir en Belgique. "On peut dire que Van Breda lui a sauvé la vie en la mettant à l’abri au couvent de Herent, explique Rudolf Bernet. Pour l’émigration aux EU, où résidaient déjà ses enfants, il était trop tard. Elle le considérait un peu somme son ‘fils spirituel’, l’aimait et l’admirait beaucoup. Elle voyait en lui un prêtre exemplaire, et il a joué un rôle important dans sa conversion à la religion catholique. Van Breda lui rendait visite à Herent toutes les semaines, elle supervisait le lavage et l’entretien de son linge."

Herman Leo Van Breda aux côtés de Malvine, la femme d’Edmund Husserl, avant qu’elle ne rejoigne les Etats-Unis en 1946. ©Husserl-Archives Leuven


Un thriller philosophique

Cette histoire rocambolesque ne pouvait que fasciner un jeune étudiant en philosophie. "Lorsque j’ai pris connaissance de cette histoire, au début des années 90, j’étais étudiant à l’ENS-Ulm, déclare Bruce Bégout. Je me suis automatiquement dit que cela ferait un roman formidable, plein de noirceur et de suspens. J’ai conservé dans un coin de mon esprit cette idée pendant plus de 20 ans et me suis lancé il y a trois ans dans cette aventure romanesque. Cela s’est passé à peu près comme je le raconte, mais il y avait beaucoup de zones d’ombre et de non-dits dans le récit de Van Breda. Je me suis engouffré dans ses interstices pour les combler avec des éléments fictionnels."

"Cela s’est passé à peu près comme je le raconte, mais il y avait beaucoup de zones d’ombre et de non-dits dans le récit de Van Breda."


C’est évidemment la personnalité du jeune franciscain qui étonne. "Il est toujours sobre, déterminé et modeste, en décalage complet avec la fureur de l’histoire et le contexte dramatique dans lequel il a été plongé. Il réagit toujours avec calme et fermeté, comme s’il n’avait pas vraiment conscience du danger et des menaces. Il ne fait rien de vraiment spectaculaire mais sa détermination m’impressionne."

"Si le régime nazi avait eu connaissance de l’existence de ces textes et avait mis la main dessus, ils auraient fini dans un beau brasier."

Sans Van Breda, que serait-il advenu de tous ces documents? "Je ne pense pas que Husserl puis son œuvre aient été l’objet d’une surveillance particulière, précise Bruce Bégout. Par contre, il est sûr, surtout après la nuit de Cristal, que si le régime nazi avait eu connaissance de l’existence de ces textes et avait mis la main dessus, ils auraient fini dans un beau brasier." Mais, plus d’un demi-siècle après la guerre, quelles sources utiliser pour raconter une histoire restée si longtemps quasiment secrète? "Elles ont été assez maigres concernant l’histoire elle-même, car les personnes que j’ai contactées en Belgique et qui pouvaient m’aider dans cette recherche m’ont tout de suite indiqué qu’elles n’en savaient pas beaucoup plus que moi et que les sources étaient rares et difficiles à trouver. Il faut dire que Van Breda avait pris soin, toute sa vie, d’être très discret à ce sujet, de ne rien dire de plus que ce qu’il avait écrit en 1959, comme s’il voulait jeter un voile sur cette affaire. Depuis, j’ai appris il y a quelques semaines qu’un écrivain flamand, parent du Père Van Breda, a mené son enquête et a trouvé des éléments intéressants qu’il a publié en Belgique dans un ouvrage biographique – Toon Horsten, ‘De Pater en de filosoof’. Mais même lui m’a dit le mal fou qu’il a eu à trouver des témoins et des documents pour raconter cette histoire. Rétrospectivement, je me dis que j’ai bien fait de choisir d’emblée le parti pris de la fiction et de m’épargner les peines d’une recherche historiographique qui n’aurait pas été forcément très probante."

Qui était vraiment Van Breda? Il est évident, comme le déclare Toon Horsten dans un entretien, qu’il "a risqué sa vie et aidé les gens à survivre. Mais il avait aussi ses limites. Il pouvait être capricieux et avoir un grand ego, sans être égoïste." Rudolf Bernet dresse lui aussi un portrait nuancé. "Candide et généreux, mais en même temps rusé, ambitieux voire vaniteux, il profitait d’un large réseau. Affaibli par un diabète précoce et pourtant très énergique, il était plus manager que grand philosophe, à la fois prêtre et homme du monde. Un personnage très contrasté, mais attachant."

En 1974, Van Breda décède à l’âge de 63 ans. Il reçoit les honneurs du monde académique. Sans être lui-même un chercheur ou un philosophe de premier plan, il a fait énormément pour la philosophie du XXe siècle. De toute cette histoire, nous pouvons tirer un enseignement fondamental: en des temps troublés, lorsque la raison vacille et que la barbarie menace, la force de l’esprit ne suffit pas toujours. La pensée a, elle aussi, besoin de ses gardiens.

"Le sauvetage" - Bruce Bégout, éd. Fayard, 368 p., 20 euros.

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