Le réalisme émotionnel de Steinbeck

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Revenant au dessin, après des années d’écriture, Jean-Luc Cornette s’attaque à une adaptation de "La Perle" de Steinbeck. Un travail riche, fidèle et personnel.

La perle

Note: 4/5

Jean-Luc Cornette, adapté du roman de John Steinbeck, Futuropolis, 134 p.

Jean-Luc Cornette s’était fait un nom comme scénariste de BD, notamment en mettant en scène des bio d’artistes comme Frida Kahlo ou Gustav Klimt. Mais à la base c’est un dessinateur. Un peu frustré peut-être ou en, tout cas plein de doutes sur son travail. "J’ai arrêté pendant des années. Je passais plus de temps à refaire mon travail qu’à avancer et j’usais plus de gommes que de crayon…" Mais il s’est violence pour revenir à son métier dans son ensemble.

A la faveur d’une bourse et d’une résidence québécoise, Cornette s’est attelé à l’adaptation de "La Perle" de John Steinbeck. Et de quelle manière. "L’objectif était de revenir avec un dossier graphique pour obtenir les droits d’adaptation. Trois mois hors du temps, hors de toutes contraintes. J’ai lutté contre mes doutes et mes vieux démons, pour retrouver un style, une technique, jusqu’à trouver celui que je pensais le bon."

De ses recherches sur Frida Kahlo, Cornette s’est imprégné de l’art mexicain, brut, rural, un peu sauvage. "Il y a une force dans la synthétisation des personnages. C’est ce que j’ai voulu retrouver dans mon trait. Je cherche le réalisme émotionnel plutôt que le dessin photographique", précise-t-il.

Pour ce projet, Cornette adopte un style très personnel, anguleux, griffé, nerveux, mais qui se prête admirablement au récit de Steinbeck. Kino est pêcheur de perle sur quelque plage de Basse Californie, où les baleines viennent danser. Avec sa femme Juana et leur fils Coyotito, ils vivent de peu et de peu de mots. Jusqu’à ce que l’enfant soit piqué par un scorpion et que pour le soigner il trouve la "Perle du monde". Mais plutôt que de les sauver, elle ne leur apportera que douleur et tristesse.

Le court roman de Steinbeck est un classique du Prix Nobel de littérature et Cornette s’efforce de le respecter. "En relisant ce texte, j’ai vu les images apparaître, comme une évidence!" Là où Steinbeck est avare de dialogues, Cornette ne cherche pas à en rajouter, préférant laisser des pages muettes, mais riches en atmosphère.

Découpé en trois bandes sur toute la largeur de la page, le récit s’égrène au rythme voulu par le lecteur, qui peut s’attarder sur la multiplicité du trait ou passer plus vite, porté par une mise en couleurs profonde. Le dessin se suffit pour remplacer les descriptifs de Steinbeck.

Même s’il date de la fin des années 40, le texte reste totalement contemporain. Steinbeck y dénonce, comme souvent dans son œuvre, les inégalités sociales, la cupidité, l’envie dont les pauvres sont les instruments. Jean-Luc Cornette parvient en quelques cases à traduire les sentiments qui animent Kino et Juana, le rituel de leur vie qui bascule, la peur que suscite la visite chez le docteur. Et la manière dont le peuple des villageois ne fait qu’un pour soutenir Kino face à l’adversité et rêver avec lui à ce que la Perle lui apportera.

Steinbeck a écrit le court récit comme une fable et Cornette le traite de la même manière. "Le texte de Steinbeck est sans cesse aux limites de l’abstraction, tout en symboles. On est vraiment dans une fable, celle du rêve du passage de la pauvreté à la richesse. Mais c’est un rêve impossible parce qu’au début des années 50 comme maintenant, tout est fait pour que ce pont n’existe pas", commente Cornette.

On l’a dit, son dessin joue sur l’émotion plus que sur le réalisme. Ses décors, comme ses personnages, sont stylisés, épaissis d’une myriade de traits et de couleurs chatoyantes. Ce graphisme donne au récit une vibration où l’on devine la chaleur du soleil mexicain. Ses personnages, d’une grande beauté, particulièrement ses personnages féminins, sont terriblement expressifs grâce à des yeux qui mangent les visages et des contours taillés à la serpe.

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