Le talent de Tallent

©AFP

"My absolute darling" est le livre événement de la saison qui s’achève après avoir été celui de l’année 2017 aux Etats-Unis.

Le premier roman stupéfiant du jeune Gabriel Tallent entremêle la beauté à la violence, l’amour à la haine, combine l’intelligence de la complexité à une poésie constante, arme au poing. Qui a envie de lire l’histoire d’une gamine de quatorze ans abusée par son père depuis l’enfance dans une maison isolée? Vous comprenez pourquoi le livre a tardé à être ouvert, et pourtant, s’il s’agit de cela, nous sommes loin, très loin du fait divers abject.

À travers le combat de Turtle Aveston, l’auteur – mais aussi les personnages – interroge le rapport au monde et à soi, à l’amour et à ses limites. L’abus de pouvoir est au centre du roman, non seulement celui qui s’exerce sur les femmes et les filles mais aussi celui que notre société imprime sur les esprits par un prêt-à-penser qui saccage l’invention de soi, la diversité et le monde sauvage.

Brillant, nourri de philosophie, malsain, tyrannique, le père de Turtle fascine et inquiète, il incarne le pater familias romain, avec droit de vie et de mort sur les siens, sous prétexte de protection. Comme nous sommes en Amérique, le fusil à pompe tient lieu de férule et, depuis l’âge de six ans, Turtle s’exerce à tirer dans la cuisine pendant que le frichti mitonne. Jamais, même en classe, elle ne se sépare d’une arme et ne fraye avec personne.

Le monde est dangereux, lui apprend son père, peuplé de "cons" et de "connasses". Elle-même est convaincue d’en être une, adulée mais humiliée, elle ne se perçoit et n’appréhende la vie que par les yeux du père. "Cet homme contient la somme de toutes les vérités qu’elle comprend, et elle ne peut pas le regarder sans les voir en lui."

Comment échapper à cette emprise qui l’étreint dans tous les sens du terme, l’aime d’un amour absolu, la forge à son image et détruit en elle toute autre possibilité? Si, à l’école, Turtle déchiffre péniblement l’étymologie des mots, elle a une connaissance empirique exceptionnelle de son environnement, observe, déduit, apprend, et pense comme un tireur d’élite. Tout ce qui la menace, cette éducation spartiate, cette exigence d’excellence, cette survie permanente, ce cœur sec, cet esprit vidé du superflu, seront aussi les instruments de sa libération.

©Gallmeister

Pris dans la toile

Raconté de l’extérieur, "My absolute darling" nous infligerait une impuissance et un voyeurisme insupportables. Le talent de Gabriel Tallent, qui porte bien son nom, est de nous donner à entendre la vie de la jeune femme, par elle-même. Nous sommes à ses côtés pris dans la toile de l’ambivalence d’un amour paternel toxique et subjuguant, abstrait, retiré d’un monde moderne qu’il condamne non sans vérité, pour son amnésie, son inculture, cette ignorance de la nature qui l’abrite. Mais indéfendable. Elle le voit, aussi bien qu’elle voit cette tarentule dans le mur – appelé Virginia Woolf par le père – dans une maison en ruines qui a dû être enchanteresse avant que le sumac vénéneux ne s’enroule aux tendres rosiers.

Il faut à la jeune fille une force morale et physique époustouflante pour y échapper, seule, sans compromettre les autres. Amazone, cette Lysistrate moderne, déchirée entre la loyauté, l’assentiment mortifère au mâle, et l’invention de soi est une héroïne d’aujourd’hui. Pour le dire, Gabriel Tallent entre dans la tête de l’adolescente où se joue un monologue socratique douloureux, bouleversant. Il faudra la rencontre, au dehors, avec deux jeunes gens vifs, drôles, généreux, pour que cette Antigone apprenne l’empathie qui sauve.

Ce roman interroge notre consentement à toute forme d’autoritarisme, notre cécité et mollesse à laisser s’installer l’intolérable.

Souvent, nous avons reposé ce livre suffocant, somptueusement écrit, jusque dans les scènes de brutalité, presque graphiques et jamais gratuites. Épreuve physique donc, mais aussi baume intellectuel. Cadeau littéraire écrit par un jeune trentenaire – élevé par deux femmes, précise sa biographie –, ce roman interroge notre consentement à toute forme d’autoritarisme, notre indifférence à la souffrance des faibles, notre cécité et mollesse à laisser s’installer l’intolérable comme juste norme mais aussi notre lien salvateur à la beauté et à l’Autre.

"My absolute darling" - Gabriel Tallent, Gallmeister, 464 p., 24,40 euros. Note: 5/5.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content