Le Tour de France met l'esprit en selle

Le Belge Wout Van Aert du Team Jumbo-Visma lors du second passage du Mont Ventoux, au Tour de France. ©BELGA

Pour Olivier Haralambon, le cyclisme est école de beauté, d’intelligence et de grandeur. Dans "Le coureur et son ombre", l’écrivain-philosophe ausculte le centaure, cet animal étrange qu’est le coureur, mi-homme mi-machine.

Le Tour de France, le croiriez-vous, est expérience non pas sportive mais métaphysique. Sur une selle de vélo, le cœur doute, le corps se surpasse, l'esprit se dompte. Quelques-uns en ont parlé magnifiquement, d'Antoine Bourdin à Guillaume Martin («Socrate à vélo», Grasset), coureur professionnel, douzième au Tour de France de 2019 et philosophe. Qui eut cru que l'embrocation chauffait aussi les stylos et lui donnait du jarret?

Cycliste et écrivain, Olivier Haralambon fut un amateur de haut niveau au sein d'une équipe pendant dix ans. À 37 ans, il a changé de braquet et s'est tourne vers la philosophie. Changé de dérailleur mais pas de position, c'est toujours penché qu'il s'arc-boute à Merleau-Ponty.

«Lorsqu'il cale solidement ses coudes de part et d'autre d'un livre qu'il peine à comprendre et qu'il se prend la tête dans les mains, il ne parvient pas à effacer totalement l'impression de se pencher sur un prolongateur de cintre pour rouler plus vite. Il sent le vent glisser sur ses épaules, au mépris du mur qui lui fait face.»

Avec lyrisme, Olivier Haralambon ausculte le centaure, cet animal étrange qu'est le coureur, mi-homme mi-machine.

Il traduit au plus près l'essence du cyclisme, jusqu'à lui emprunter son rythme, son élasticité, faire corps avec cet art du guidon, alors que le béotien n'y voit que têtes baissées et déhanchements en lycra moulant, ahanant sur des montures sponsorisées pour un effort aussi surhumain qu'absurde. À quoi bon se crever pour se jucher sur un Podium Ricard, recevoir le bouquet et le baiser d'une belle de jour, sous les flonflons de la kermesse locale? C'est ce qu'on pensait avant de lire «Le coureur et son ombre». On devinait vaguement qu'il y avait là une intelligence du corps, une témérité de la démesure, une esthétique de l'action; encore fallait-il l'écrire du dedans et de toutes ses fibres.

Olivier Haralambon nous enseigne la course cycliste. Impossible désormais de regarder passer le Tour sans y voir l'élégance, le courage, la beauté d'une volte de matador.

Remontant aux premiers appels de cette discipline qui le happe à la prime adolescence, Olivier Haralambon écrit intensément cette fusion sensuelle, aérodynamique avec la bête, et le déchirement tragique de ce qui la rend fugace, illusoire. L'effort haletant du coureur paraît dès lors la quintessence même du vivre, par cet espoir insensé de tout accorder, l'intériorité et le paysage, sa fragilité à sa puissance, sa solitude au solidaire. «Tout lui résiste, néanmoins c'est dans cette tension affolante, dans l'étirement vibrant d'une résistance qu'il amadoue, transforme et assimile qu'il se sent exister.»

Réduire sa résistance au vent, fusionner avec le peloton, s'en détacher à l'instant décisif, danser sur les pavés sans se rompre, ruser avec ses forces et sa douleur, épouser la route, voler, grimper, filer, tromper l'ennui des kilomètres à avaler, se couler dans le temps, s'oublier sans se déconcentrer, s'économiser, telles sont les qualités essentielles de l'homme à deux roues. Des qualités que bien peu d'entre nous possèdent.

Alors, comme John Gierach nous apprit l'art de la pêche à la mouche – à nous qui n'avons d'intérêt pour la truite que poêlée au beurre et aux amandes –, Olivier Haralambon nous enseigne la course cycliste. Impossible désormais de regarder passer le Tour sans y voir l'élégance, le courage, la beauté d'une volte de matador.

Récit

«Le coureur et son ombre»
Olivier Haralambon

Premier Parallèle-poche, 160p., 9 euros.

Note de L'Echo: 5/5

Olivier Haralambon - Le coureur et son ombre

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