Leibniz au pays de la high-tech

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Férocement drôle, cyniquement éclairant sur l’idée du progrès dans la Silicon Valley, "Monsieur Kraft" de Jonas Lüscher est un pamphlet de haute volée.

Que va donc faire Kraft, professeur allemand de rhétorique au pays des start-up sinon tenter de remporter une prime offerte par un riche entrepreneur, "investor and founder of the amazing future fund". Catholique, le milliardaire croit au bienfait naturel de la technologie comme il croit en Dieu, bon par nature. À charge des plus brillants esprits d’exposer brièvement cette thèse. Kraft se voit déjà emporter le morceau par "un ton européen où l’optimisme de Leibniz et l’austérité de Kant se mêleront au sarcasme méprisant de Voltaire et au rire de Rabelais (…) avec toute l’empathie d’un Zola pour la souffrance humaine."

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Moraliser l’ère nouvelle lui semble indispensable mais moins que le million pour payer son second divorce et ses pensions alimentaires. Dans le bureau du Hoover Institute, le quinquagénaire tente de se concentrer, nargué par la phrase du fondateur "Un homme qui n’a pas gagné un million de dollars à quarante ans ne vaut pas grand-chose" et par le bruit d’aspirateur de la femme de ménage. Défendre la loi du marché n’est pas un problème pour cet ancien fervent admirateur de Thatcher, de Friedman et de la théorie du ruissellement, si seulement elle voulait bien ruisseler un peu sur lui. Pourtant, depuis qu’il est en Californie quelque chose l’irrite, ce sourire perpétuel, cet enthousiasme confiant, cette absence totale de doute…

Déstabilisé par cet environnement, il est prêt à tempérer un peu le pessimisme historique de sa sensibilité européenne. Après tout, si l’homme est mauvais ne vaudrait-il pas la peine qu’il se robotise un peu à défaut de pouvoir humaniser les machines? Cette lâcheté vaut bien un fromage à un million de dollars. Jonas Lüscher (°1976) a lui-même renoncé à une thèse de doctorat en philosophie à l’Université de Stanford. Un exposé par power point, une appli pour trouver la réponse immédiate à un problème moral et des algorithmes pour anticiper le hasard laissent peu de place aux circonvolutions de la métaphysique.

L’ironie de cet auteur Suisse, né à Zurich, va bien au-delà du pastiche: elle est brillante et ne pêche que par excès de démonstration. "Tant qu’on peut argumenter, on retarde l’inéluctable", pense aussi celui qui s’emploie de moins en moins à contrer le laconisme du triomphalisme et des recommandations d’usage qui l’agacent, au point de négliger celles données par un loueur de canoë sur les courants, les marées et les heures navigables. Heureusement, car cela nous vaut une scène hilarante d’un Kraft libre mais impuissant et nu, échoué comme Robinson sur les rives du paradis de la high-tech.

"Le printemps des barbares", le premier roman de Jonas Lüscher, salué par le prestigieux Prix Franz Hessel, plongeait, lui, des Golden Boys de la City dans le désert tunisien. Venus pour un mariage d’un luxe, aussi indécent qu’arrosé, ils se retrouvaient coincés là, suite à la faillite de la Grande-Bretagne. La farce est plus amère cette fois qui jongle entre les catastrophes à la Jérôme K. Jerôme et une véritable réflexion sur la perte d’idéal démocratique. Face au communisme est-allemand, Kraft défendait sans faiblir le monde occidental. Mais depuis la chute du Mur de Berlin et l’ouverture du marché, quelle liberté défendre dans un monde libre? "C’est comme vendre un congélateur au Groënland"

De moins en moins inspiré à fournir un alibi moral "à l’optimisme pour un jeune millénaire", il s’accroche au million promis, seule justification au parjure de sa vision social-démocrate du bien commun, et il s’essaie à imaginer un futur radieux, "débarrassé des scories du monde ancien comme une tomate de serre sur son substrat stérile".

Sous le mordant de la satire, ce roman insolent, érudit, instructif – notamment sur le modèle allemand – et parfaitement désespéré, brosse un portrait accablant d’une Europe de l’esprit balayée par les opportunismes.

"Monsieur Kraft ou la théorie du pire", Jonas Lüscher (Autrement), 265p., 21 EUR. Note: 4/5.

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