Léonard de Vinci et Le Caravage | Deux génies éclairent notre présent

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Le monde de la Renaissance fut celui d’un déploiement sans précédent pour l’Occident. Cette dilatation du monde matériel et spirituel entraîna une contre-réaction: le siècle suivant fut traversé par des forces contraires qui le poussèrent à des explorations rationalistes. En un sens, notre époque écartelée entre mondialisation et contre-réformes nationalistes connaît une entropie comparable à la charnière de la Renaissance au Baroque. Le Caravage et Léonard sont emblématiques de ces mouvements.

L’histoire enchaîne déploiements et replis, actions et contre-réactions, progressions et régressions. Léonard fut l’un des inspirateurs emblématiques de la Renaissance, qui, de pair avec la Réforme, conféra à l’homme une liberté et une responsabilité accrues face à Dieu, fit naître l’humanisme, posa les fondements des Lumières et, comme le rappelle Max Weber, père de la sociologie, ceux du capitalisme moderne et de son éthique. Un siècle plus tard, le repli de la Contre-réforme fut, comme le soulignait le peintre Luc Tuymans dans L’Echo (19 mai 2018), "une période extrêmement brutale de l’histoire occidentale", où "les supplices, les bûchers, les décapitations, étaient en grande partie des spectacles publics".

©Leonardo Da VInci

Nous vivons en effet cette période fortement contradictoire, qui conjugue une extraordinaire progression scientifique, technique, sociale digne de la Renaissance (et permet à des millions d’Indiens et de Chinois de sortir de la pauvreté), et une régression non moins saisissante de nos systèmes collectifs, avec son paroxysme d’inégalités (1% des humains détiennent 80% de la richesse mondiale) et de fièvres identitaires. En un siècle, depuis les quantas et le cubisme, jusqu’à l’intelligence artificielle et aux réalités virtuelles, de l’"Homme de Vitruve" à l’homme bionique, nous vivons un raccourci des trois siècles qui ont conduit de la Renaissance aux Lumières, une Réforme et une Contre-Réforme dans une fenêtre temporelle resserrée. Correspondances que ne démentirait pas le philosophe Oswald Spengler, chantre de l’historicisme qui cherchait, dans "Le déclin de l’Occident", ces résonances entre époques.

Léonard l’ambidextre

On dit de Léonard qu’il fut le dernier esprit de l’histoire moderne à réunir toute la connaissance de son temps, et ses deux versants, technico-scientifique et artistique: géologue, botaniste, géomètre, ingénieur militaire, architecte. Le dessin est le premier outil de cette synthèse de l’ingénieur et du peintre.

C’est ce mariage des arts et des sciences qui nous fascine, et cet équilibre où la technique sert la représentation de l’humain.

Le premier livre paru à l’orée de cet anniversaire de sa disparition est consacré à la collection de dessins des Royal Collections, sous la baguette de Martin Clayton, leur conservateur. La couronne d’Angleterre, propriétaire de ces quelque 600 dessins, les exposera en douze lieux du royaume durant l’année. Léonard était ambidextre et adepte de l’écriture en miroir, facultés cultivées, emblématiques de son envergure: savant empirique, il se sert des sciences et techniques pour améliorer sa maîtrise du dessin et de la peinture, de l’anatomie et des principes mécaniques. La géométrie était un instrument de son art, et la science en général au service de son observation de la vie, qu’il traduisait dans sa peinture. La science est chez lui un instrument de connaissance esthétique de la réalité.

"Léonard de Vinci, le génie en dessins", Fonds Mercator/Royal Collection, 256 p., 34,95 euros. ©doc

C’est ce mariage des arts et des sciences qui nous fascine, et cet équilibre où la technique sert la représentation de l’humain. Paradoxe, c’est l’échec de cette synthèse entre art et sciences qui poussa l’essor divergent des arts et des sciences, propre à la modernité. Depuis lors, des esprits francs-tireurs n’ont pas cessé de vouloir renouer cette synthèse. L’un des génies paradoxaux de notre temps, Steve Jobs, insistait sur une alliance entre arts et technique, qui a donné lieu à la "pensée design", où la main et les sens de l’homme gouvernent la mise au point de l’objet, dont la beauté est une fonction.

567 ans après, l’année Léonard

566 ans après sa naissance, 500 ans après sa mort, Léonard devient aussi un enjeu politique. Lucia Borgonzoni, sous-secrétaire d’État italienne à la Culture, membre de la Ligue du Nord d’extrême-droite, accusait récemment la France de se l’approprier pour l’exposition du Louvre célébrant l’anniversaire de sa mort. La France aurait manqué de respect à l’Italie, en la traitant comme un "supermarché". La ministre pensait n’envoyer à Paris qu’une reproduction de l’"Homme de Vitruve", du Leonardo da Vinci Experience, musée voisin du Vatican.

Dans le New York Times, Eike Schmidt, directeur du Musée des Offices, estimait récemment que les Français avaient commis une erreur en traitant d’État à État pour préparer cette exposition d’octobre 2019. S’ils avaient traité selon la tradition, de musée à musée, la fibre nationaliste de la Botte n’aurait pas été tant irritée. Une façon léonardienne de rappeler que, si cet hommage était demeuré une affaire esthétique, cette année Léonard ne risquerait pas d’être rattrapée par les déséquilibres fort peu vitruviens d’États européens en mal de renaissance.

Rappelons d’autres traits modernes du génie florentin: vegan et gay, il eut pour amant Gian Giacomo Caprotti, qu’il surnomme Salaì (le diablotin), de 28 ans son cadet, son légataire, qui céda notamment à la France, en toute légalité, la Joconde.

"Léonard de Vinci, le génie en dessins", Fonds Mercator/Royal Collection, 256 p.,34,95 euros.

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Avec "Caravage à Rome, amis et ennemis", le musée Jacquemart-André réunit dix chefs-d’œuvre de cette période de l’artiste et le confronte à d’illustres contemporains, disciples de la première heure ou opposants. Cette plongée dans l’effervescence culturelle romaine offre une vision des multiples facettes et de la complexité de ce génie du clair-obscur qui révolutionna la peinture européenne.

Caravage arrive à Rome en 1592, à 21 ans, décidé à s’y faire un nom. Soutenu par des mécènes de premier ordre, il y crée une nouvelle esthétique. Mais en 1606, condamné à mort suite à un duel, il s’exile et meurt à 38 ans.

Les œuvres réunies pour cette exposition, jalons de son univers multiple, expriment son baroque incandescent. Combinant sauvagerie et intensité spirituelle, trivialité et sublime, effondrement et rédemption. Selon un fil à la fois chronologique et thématique, les huit salles réunissent chacune, autour de peintures du Caravage, celles de ses contemporains. Et quelle richesse, quelle complexité, cette période romaine.

Bagarreur dans la vie, Caravage l’est aussi dans l’art dont il renverse les codes en vigueur, s’attirant l’hostilité d’artistes choqués par son rejet du "beau idéal". Car d’un geste noir, il efface les marbres lumineux et les savantes géométries de la perspective, les paysages et les plans. Il simplifie au maximum la composition et en resserre le cadre. Dramatiques, ce sont les jeux d’ombres et de lumières qui, dorénavant, structurent la composition.

Tout en inventant une nouvelle spatialité, il bouleverse la temporalité picturale et capte sur le vif l’instant de bascule décisif d’un récit. Il renonce au dessin et à l’idéalisation de la figure humaine, seulement soucieux de la vérité de l’être. Il peint directement sur la toile, d’après des modèles vivants – nus y compris – issus du petit peuple (mendiants, prostituées). Avec un sens aigu de la dramaturgie, il dépouille de ses ors antiques la peinture religieuse qu’il installe dans la poussière des rues et des tripots. Il y théâtralise des épiphanies où la lumière fait frémir la vie pulsatile de corps équivoques, oscillant entre Éros et Thanatos. En même temps qu’il humanise le divin, la précision de sa touche met en valeur nos imperfections, objet de la grâce qui divinise. La vie, le cœur, le sang fondent son réalisme populaire et transfiguré où émotion et passion évacuent toute sage rationalité. Digne des ambitions de la Contre-Réforme, sa peinture vise au cœur et y provoque l’"affect de piété".

Le paroxysme des émotions

Une nouvelle esthétique, donc, et dont l’exposition offre d’éclatants exemples. Transgressant tout l’héritage de la Renaissance, le magistral et spectaculaire "Judith décapitant Holopherne" montre la jeune héroïne dans l’action même de décapiter son ennemi, fermement, sans scrupule. Le sang gicle; rien du geste ne nous est épargné dans cette théâtralisation où les personnages baignent dans les ténèbres. Seul importe le paroxysme des émotions.

©Caravaggio

Les œuvres de cette salle, qui explorent l’iconographie de la décapitation, rappellent combien le baroque s’est montré décomplexé à l’égard de la sauvagerie. Comme l’écrit Michel de Jaeghere, Caravage "a fait ruisseler le sang avec une complaisance qui annonçait, à quatre siècles de distance, le cinéma de Quentin Tarantino et de Mel Gibson".

À l’opposé, le suave "Joueur de luth" ou le juvénile et joyeux "Saint-Jean Baptiste au bélier" qui déroule, nu, son corps sensuel, à l’anatomie très étudiée. "Saint-Jérôme écrivant", dans la vérité de sa vieillesse, est l’exemple de ces figures isolées dans la nuit. Peintre du cri et de l’horreur, Caravage peut aussi rendre sensible les abîmes de la méditation silencieuse et l’intensité psychologique – comme le montrent encore les deux "Saint-François" et l’ambiguë "Madeleine en extase".

Mais Caravage a une prédilection pour la passion du Christ, nocturne et tragique. Dans, l’"Ecce Homo", la lumière émane cette fois de l’intérieur même du Christ. Nulle théâtralité, rien de spectaculaire, mais un Christ aux yeux clos saisissant d’humanité. Abstraite de tout décor, l’émotion n’en est que plus universelle.

Le Baroque moderne

"L’air, la lumière, un temps qui s’écoule grâce à la perspective et à l’espace des décors où se joue l’action: voilà ce qu’a détruit le révolutionnaire Caravage dans son désir de donner à voir la vérité elle-même" (Marie Zawisza) et d’éclairer de grâce le cœur sombre des hommes. Une radicalité qui n’a cessé d’inspirer, de Ribera à Rembrandt, de Velázquez à Courbet, avant que le XXe siècle n’en fasse une star mondiale et le pose en "premier peintre moderne" (Roberto Longhi).

"Terreur et théâtre, horreur et beauté: tout se conjugue dans l’œuvre et dans la vie du Caravage."
Luc Tuymans
Coordinateur de l’Année du Baroque

Luc Tuymans, coordinateur de l’Année du baroque à Anvers (2018), voit même en lui "le" peintre de notre époque factieuse et troublée. "Terreur et théâtre, horreur et beauté: tout se conjugue dans l’œuvre et dans la vie du Caravage (…). Confronter l’art baroque à l’art contemporain n’était pas pour moi un exercice artificiel, purement conceptuel. Car je pense que nous vivons à nouveau dans des temps très baroques. Nous recevons tous les jours notre dose de baroque!"(L’Echo du 19 mai 2018)

En un sens, notre époque écartelée entre mondialisation et contre-réformes nationalistes connaît une entropie comparable à la charnière de la Renaissance au Baroque, de Réforme en Contre-réforme. Le Caravage et Léonard sont emblématiques de ces mouvements.

"Caravage à Rome, amis et ennemis" Musée Jacquemart-André (Paris), jusqu’au 28 janvier 2019. www.musee-jacquemart-andre.com

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