Les 4 romans belges de la rentrée littéraire

©© S.Remael

La rentrée littéraire arrive et avec elle son lot de belles découvertes. Découvrez nos quatre coups de coeur "made in belgium"!

L’art de résister aux prédateurs

"La vraie vie", Adeline Dieudonné | Editions L'Iconoclaste, 266p, 17€ | note: 4/5

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C’est une surprise à laquelle l’auteure elle-même, la jeune bruxelloise Adeline Dieudonné, ne s’attendait pas. Signer son premier roman dans une maison d’édition parisienne en mars, être assurée en juin qu’il paraîtrait en poche et se voir en lice d’au moins quatre prix littéraires dont le Prix Filigranes (partenaire de L’Echo) où elle fait figure de favorite.

"La vraie vie", il est vrai, ne se contente pas de décrire d’un verbe acéré l’atmosphère lourde d’un pavillon de banlieue et d’une famille soumise aux accès de violence d’un père. Les thèmes qu’il brasse font constamment écho aux injustices du temps – la violence endémique, les rapports de domination, les saccages que l’homme inflige à l’environnement et qu’il s’impose à lui-même. Dans ce pavillon terne, une pièce fermée ne contient-elle pas les trophées de chasse du père de cette famille dysfonctionnelle, passion à laquelle il s’adonne quand il ne tabasse pas sa femme pour purger sa haine, dont une hyène empaillée qui nargue la narratrice. Cette petite fille de 10 ans est l’aînée et a entrepris de veiller sur Gilles, son petit frère. Sa mère, qu’elle décrit comme une amibe, en serait tout bonnement incapable.

Avec des trésors d’imagination qui sont ceux de l’enfance, la fillette et le garçon s’évadent autant qu’ils le peuvent de cette atmosphère irrespirable qui la plupart du temps les contraint à se rendre invisibles, de peur de donner une occasion au père d’exploser. Comme des proies qui se figent en espérant échapper à la traque du chasseur.

Mais un fait divers sanglant vient bousculer ce fragile équilibre... D’un coup, leur innocence part en charpie tandis que la mécanique de l’horreur domestique s’enclenche. Et c’est tout l’enjeu que décrit d’un jet Adeline Dieudonné que de refuser de devenir proie – rôle qu’aimerait bien assigner le père à sa fille, comme à sa femme – et refuser tout autant de devenir soi-même bourreau dès lors qu’on a entrepris de résister et de se rebiffer. "Mon père a émis un rire vide. Puis, de sa voix basse, celle qui précédait ses attaques, il a soufflé: ‘C’est très bien, ça. On a une intello dans la famille.’ Il a eu un mouvement bizarre avec sa mâchoire. Ce mouvement qui disait qu’il avait envie de frapper. On a continué à manger l’agneau cru en silence. Mais j’ai compris que, désormais, j’étais devenue une proie. Comme ma mère." C’est en effet par le savoir, et par la découverte de l’amour et de la sexualité, que la jeune fille, dont on suit le parcours jusqu’à ses quinze ans, va progressivement gagner son humanité et se révéler à elle-même. Un beau récit de résilience, servi par un rythme alerte qui ne faiblit jamais et par une écriture concise et percutante. On regrettera toutefois certaines situations un peu caricaturales et un happy end pas tout à fait crédible en termes de ressorts psychologiques.

Mais voilà bien un événement de cette rentrée littéraire 2018 et l’acte de naissance d’un talent.

X.F

Un récit touchant qui croise la petite et la grande histoire

"Les Sœurs De Vlaeminck", Joan Condijts | Genèse Édition, 212 p. | 20 euros.

©Genèse Edition

1995. Le jeune Julien Delorge, 18 ans, doit faire face à une terrible épreuve: ses parents sont fauchés dans un attentat à la bombe à Paris. Un typage ADN réalisé pour envisager une greffe en vue de sauver sa mère, alors dans un état désespéré, va éclater comme une seconde détonation pour Julien: la femme qui l’a élevé, et qui succombera à ses blessures, n’est pas sa mère. Aucun doute possible.

Cette bombe à fragmentation, Julien va immédiatement l’enfouir au plus profond de sa mémoire, refusant de faire face à ses éclats. Du mystère de ses origines, il va faire un silence intime. Devenu orphelin, il n’en devient pas moins un adulte professionnellement accompli, compagnon équilibré, et bientôt père aimant d’une petite Pauline. Cette paternité nouvelle va réveiller la bombe, qui le rongeait depuis des années dans le silence du subconscient, et pousser Julien à enquêter pour comprendre le récit de ses origines.

Joan Condijts est un auteur surprenant; dans son premier roman "L’homme qui ne voulait pas être roi", il nous emmenait dans un récit modeste, taquin et drôle, autour d’un roi mal engoncé dans ses habits, et qui se contraignait à s’inventer, à trouver un sens hors de la vie d’apparat – bref à donner de la valeur à cette liberté si difficile à manier pour l’homme moderne, celle qui nous impose à tous et toutes de faire quelque chose de notre existence.

La quête initiatique de Julien Delorge dans "Les sœurs De Vlaeminck" paraît a priori d’un autre ordre: plus tragique, plus historique, davantage ancrée dans l’actualité, l’auteur y développe son regard d’adulte des vingt années écoulées. C’est que, depuis les 18 ans du jeune Julien à sa vie d’adulte accompli, c’est le sinistre rythme des attentats ayant frappé l’Occident depuis 1995 qui jalonne les stations de réflexion du narrateur, et font peu à peu émerger à la surface sa lente prise de conscience qu’il lui faut renouer avec sa genèse. Pourtant, à bien y réfléchir, la démarche est-elle si différente que celle de ce roi qui souhaitait échapper à sa destinée?

Il est frappant de constater combien les thèmes du récit personnel, du lien entre la petite et la grande histoire, sont des préoccupations fortes pour l’auteur. Et ici, Condijts se révèle un brin artisan: pour le journaliste du quotidien qui cohabite avec le romancier nocturne, c’est bien la petite histoire qui permet de mettre en relief la grande. En l’occurrence, ce sont les rencontres humaines de Julien, surtout, qui impriment le tempo de l’ouvrage et offrent l’occasion d’aiguiser la fresque de son regard évolutif sur ses contemporains. Avec une causticité jubilatoire...

Joan Condijts, enfin, est un auteur exigeant – parfois trop, peut-être. Tissé comme un habile costume d’Arlequin, ce roman impose à son lecteur une attention constante, sous peine de se voir éjecter de la cabine avant de s’en rendre compte.

Un roman touchant et utile, donc, qui dévoile un talent narratif indéniable, un goût pour l’intrigue étonnant, et surtout une envie de faire partager les aspirations à mieux comprendre le monde dans lequel nous nous débattons.

F.DS

Un lys dans une vallée de larmes

Roman | "Le cœur converti", Stefan Hertmans | Gallimard, 365 p., 21,50 euros. | 5/5

©doc

L’art et la littérature ont ceci de particulier qu’ils relèvent l’urgence et la nécessité de se pencher sur le révolu. Parce qu’il revient sans cesse à nos portes, généralement pour y déposer ses immondices. Stefan Hertmans est un humaniste au sens où l’entendait la Renaissance, Flamand mais polyglotte, Belge mais provençal, sa maison est partout où la beauté, la lumière d’une culture ou la richesse d’une langue le retiennent. Une disponibilité et une ouverture qui le prédispose à recevoir les histoires d’anonymes, emblématiques d’une historicité qu’il remet en mouvement.

"Guerre et térébenthine" lui avait acquis le public francophone bien après la reconnaissance du lectorat néerlandophone; il y racontait la vie banale et somme toute ratée d’un grand-père ouvrier gantois qui s’était rêvé au bras d’une autre que son épouse, et peintre. Stefan Hertmans remettait ses pas dans ceux de cet homme assez secret, parcourait les lieux, les carnets qu’il avait laissés pour composer un roman à la fois intime et circonstanciel doublé d’un making off passionnant.

Il reprend le procédé pour "Le cœur converti", pour notre plus grand plaisir, comblant autant l’amateur de romanesque que celui de l’essai. À vrai dire, tout y est bouleversant, à commencer par la tragique destinée d’une femme du XIe siècle, promise à une vie tranquille et confortable, qui, par un amour insensé pour l’époque – mais aussi peut-être pour la nôtre… – est sortie de sa communauté pour épouser un homme, une religion, une langue qui lui étaient étrangers.

Nous bouleverse autant l’émotion de Stefan Hertmans, découvrant sous ses pieds dans le petit village de Monieux où il vit une partie de l’année, des traces du passage de cette femme, et le périple qu’il entreprend à sa suite. Il est parfois bon de prendre l’apéro avec ses voisins, car c’est l’un d’eux qui lui révèle l’existence au Moyen-Âge d’une communauté juive à Monieux; il possède la copie d’un fragment de parchemin dans lequel le village est mentionné comme refuge pour une chrétienne convertie.

À Rouen, la blonde Vigdis a succombé au charme de David, étudiant de la yeshiva, elle l’épouse en secret, rompt avec sa famille et sa foi, sans la renier mais sans réaliser non plus que ce geste amoureux va la précipiter dans ce que l’humanité a de pire: l’ostracisme, la persécution, l’errance devant la menace d’extermination. La voilà solidaire du sort d’un peuple devenu sien par amour.

Haletant, magnifique, dramatique, le parcours qu’accomplit la jeune femme avec ses enfants fuyant devant la mort fait ressurgir l’inactuel dans notre temporalité. Vigdis est la chrétienne, la juive, mais aussi la yézidie, la musulmane ou l’athée d’aujourd’hui, poursuivie par les armées autoproclamées de Dieu. Stefan Hertmans ne joue pas de cette correspondance mais elle nous saute d’autant plus à la gorge qu’il use de la sensualité du peintre, et de sa symbolique, pour décrire l’éblouissement d’un visage, d’un paysage, d’un ciel, ou du geste d’accueil saccagé. Les Croisés, alors en route vers Jérusalem, dévastent tout. Lui seul voit la vipère tapie dans le coin de l’image ou les deux escargots pacifiques.

L’enquête qu’il mène sur les traces de son héroïne, du centre de la France à Alexandrie, met au jour la précarité de l’individu dans les projets modernes ou antiques, idéalistes ou matérialistes, qui font bien peu de cas de lui. Et "Le cœur converti" met au jour le point aveugle de notre héritage commun, l’existence de fortes communautés juives dans nos villes européennes. Sous le romanesque, admirablement traduit en français par Isabelle Rosselin, Hertmans apostrophe les valeurs toujours en péril de l’amour, du droit de résider, de circuler, et d’appartenir ou non, à qui bon nous semble. Ce n’est pas là son moindre mérite.

S.C

Le malheur est dans le pré

"Ceci est ma ferme", Chris de Stoop | Christian Bourgois, 315 p., 20 euros. | 4/5

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Il dénonça la traite des êtres humains dans des articles qui émurent le Palais au point qu’il fut invité aux obsèques du Roi Baudouin, lui, le fils de fermiers du polder de Waas. Alors qu’à Haïti, il enquête auprès des agriculteurs après le séisme, son frère se suicide dans l’exploitation familiale, écrasé par la solitude et les difficultés.

Contre toute attente, Chris de Stoop s’y installe, lui qui a fui ce milieu après le collège, où son condisciple Tom Lanoye et lui avaient pris le goût des lettres grâce à un prof, poète et curé. Ce retour au pays noyé nous vaut "Ceci est ma ferme", best-seller en néerlandais, au titre en forme d’avertissement. Le reporter retrouve l’enfant qui nageait avec les salamandres et patinait sur les étangs d’un paysage breughelien qui sentait le fumier. Aujourd’hui, tout est interdit et le tableau a été "dysneylandisé" pour les promeneurs du dimanche. Cette région a été profondément modifiée par l’extension du port d’Anvers, les écologistes et les affaires qui préfèrent les villas et les magasins industriels aux étables. Le frère, la mère, et toutes les parties interviennent dans ce récit rigoureux, savoureux et déchirant.

La modernité légitime parfois, aberrante souvent, broie des hommes pour sauver des oies qui les empoisonnent ensuite, et bouleverse le sol et le destin à coups de décrets assassins.

S.C


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