Les danseuses se laissent happer par la lumière comme des papillons

Le dernier Lola Lafon ©Fred

Avec "Chavirer", Lola Lafon signe, chez Actes Sud, un époustouflant roman sur le corps, la prédation et le pardon.

Après «La petite communiste» qui ne souriait jamais, primé à de nombreuses reprises, et «Mercy, Mary, Patty», la romancière et musicienne, ancienne danseuse elle-même, s’éloigne des figures féminines réelles pour donner vie à un personnage éblouissant parce qu’ambigu. Au milieu des années 80, Cléo grandit en banlieue parisienne, dans une famille où l’on rêve devant la télé sans se poser de questions, fatalistes face aux coups du sort, des «c’est ainsi» plein la bouche.

Prisonnière de sa classe sociale, la jeune danseuse est repérée à 13 ans par une femme qui s’occupe d’une mystérieuse fondation: sous prétexte d’octroyer des bourses d’études à des jeunes filles, Galatée se révèle être un piège sexuel et Cléo se retrouve à la merci d’un système de prédation qui lui fait perdre le sommeil et l’appétit. Pire encore, elle est à la fois victime et bourreau puisqu’elle devient rabatteuse et entraîne, à son tour, d’autres adolescentes dans cette galère, livrant silencieusement des collégiennes à des hommes. Des années plus tard, la voici devenue danseuse de cabaret, puis engagée sur les plateaux télévisés de Michel Drucker. Vivant dans le déni du passé, elle louvoie comme elle peut pour vivre au présent, jusqu'au jour où la police enquête enfin sur cette fondation…

Roman

«Chavirer»

♥ ♥ ♥ ♥

>Lola Lafon, Actes Sud, 352p., 20,50 euros

Suivant son héroïne de ses 13 à 48 ans, Lola Lafon laisse libre cours à son lyrisme révolté dans ce roman «marxiste» qui se veut avant tout une puissante réflexion sur la lutte des classes en forme d’enquête chorale. Articulé autour des témoignages de ceux et celles qui ont connu Cléo au cours de sa vie, «Chavirer» est intelligemment construit autour d’un parcours de vie qui montre bien comment cette femme est prise dans le maillage d’une société hypocrite, qui dévore les rêves des enfants pour les pétrifier dans la fatalité des adultes.

Un magnifique portrait de femme

Outre cette enquête de prédation, inscrite dans le sillage de #MeToo et de l’affaire Matzneff, remise en lumière par «Le consentement» de Vanessa Springora, c’est aussi un magnifique portrait de femme qui choisit l'anonymat tout en accomplissant son rêve de devenir danseuse: en grandissant, Cléo préfère rester dans l’ombre que s’en détacher par la célébrité, elle qui demeure prisonnière du passé et de la culpabilité qu’elle charrie, ignorant tout du sort des autres filles qu’elle a enrôlées. Avec tact mais sans concessions, Lola Lafon montre au fil du récit comment son personnage se construit et apprend, par ses rencontres, à s’élever socialement.

Au-delà de la question de la condition féminine, le livre raconte dans quels vents contraires sont prises ces figures de la misère et de la pauvreté.

La lutte, la révolte, le syndicalisme deviennent tardivement ses armes et ses forces. Au-delà de la question de la condition féminine, le livre raconte dans quels vents contraires sont prises ces figures de la misère et de la pauvreté: ces danseuses qui, toutes, se laissent happer par la lumière comme des papillons – jusqu’à se brûler les ailes. C’est là toute la force et la beauté de ce grand roman: le regard que Lafon pose sur ces femmes, de Claude l’habilleuse qui se souvient de «ses filles» – françaises, russes, polonaises – à Lara, la colocataire de Cléo, qui en tombe amoureuse et apprend, médusée, ce qui a eu lieu des années plus tôt.

Lola Lafon : "Chavirer", le roman du consentement. Interview La Grande Librairie

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