Les dessous du Goncourt vus par Virginie Despentes

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Dans quelques jours, le lauréat du prix Goncourt 2017 sera connu. Membre du jury depuis l’an dernier, Virginie Despentes dévoile le dessous des cartes de ce prestigieux trophée.

Ce 30 octobre, l’Académie Goncourt annonçait sa liste de quatre romans finalistes, parmi lesquels un seul lauréat sera choisi le 6 novembre à l’issue de la délibération qui rassemblera les dix jurés bénévoles, sous la présidence de Bernard Pivot, au restaurant Drouant, à Paris. L’annonce sera suivie par celle du prix Renaudot, les deux récompenses ne pouvant couronner le même livre.

Venue à Bruxelles rencontrer les étudiants des universités belges chargés d’élire le Choix Goncourt de la Belgique, Virginie Despentes rappelle à quel point, au-delà d’être le prix littéraire le plus prestigieux de France (et sans doute d’Europe), il s’agit un fantasme collectif qui suscite un engouement et des spéculations folles.

500.000
Un roman primé au Goncourt sera écoulé à 200 ou 500.000 exemplaires selon les cas

Créée en 1903 en réaction à l’Académie française, l’Académie Goncourt élit ses membres par cooptation et a suscité plus d’un étonnement, l’an dernier, en choisissant Virginie Despentes, alors membre du prix Femina.

Qui est vraiment Virginie Despentes?

Au fil de ses romans, le vilain petit canard gagne ses galons de respectabilité. Lisez le portrait que L'Echo lui a consacré à l'occasion de la sortie de Vernon Subutex 3.

Cette décision vient fort heureusement renforcer la présence féminine, aux côtés de Françoise Chandernagor et Paule Constant. "Je ne me sens pas seule du tout et je suis ravie de cette opportunité. C’est intéressant qu’on soit différents les uns des autres car on n’est pas les mêmes décodeurs de textes et il y a une vraie vivacité dans les débats", estime Virginie Despentes, connue pour être une boulimique de lecture. "Faire partie des jurés implique de vivre chaque été un véritable marathon car environ 300 romans français sortent à l’occasion de la rentrée littéraire. C’est une vraie déferlante, qui s’explique en partie par l’importance des prix décernés à l’automne."

S’il est évidemment impossible de tout lire, Virginie Despentes affirme que chaque juré essaie, entre juin et août, d’établir les fiches d’une soixantaine de livres pour signaler aux autres les textes marquants, de façon à pouvoir ensuite établir ensemble une première sélection de 15 romans. Ramenée à huit puis à quatre, cette liste sert aussi de base aux lycéens français et aux étudiants de onze pays chargés d’élire "leur" Goncourt: "L’Académie spécule beaucoup sur le Goncourt des lycéens mais nos choix et les leurs sont rarement en concordance. La plupart du temps, nous n’élisons pas le même lauréat." Si les lycéens semblent eux aussi avoir une prédilection pour les grandes maisons d’édition (la fameuse triade "Galligrasseuil"), ils ont également permis de donner une belle visibilité à Actes Sud au cours des années.

Cuisine d’éditeurs?

Longtemps accusés de voter pour leur propre éditeur afin de négocier de meilleurs à-valoir, les jurés Goncourt tentent à présent de faire taire cette rumeur: "On en a fini avec ça, d’ailleurs on vote à voix haute, ce qui permet de connaître le choix de chacun et de vérifier la cohérence des débats antérieurs. Eric-Emmanuel Schmitt et moi-même, qui sommes les derniers arrivés, avons sans doute été choisis en partie pour notre indépendance de jugement", déclare Virginie Despentes, publiée chez Grasset et elle-même lauréate du Renaudot en 2010 pour "Apocalypse Bébé".

"Eric-Emmanuel Schmitt et moi-même, qui sommes les derniers arrivés, avons sans doute été choisis en partie pour notre indépendance de jugement."

"Décider d’un lauréat n’est pas une science exacte. Un choix est fait, des discussions ont lieu, mais ça ne veut pas dire grand-chose, ça reste très aléatoire. Ça se passe à une voix ou deux. Le prix, c’est génial pour celui qui l’obtient et c’est tout, ça ne veut rien dire de la qualité des autres livres, c’est seulement une déception à gérer pour les 14 qui ne l’auront pas."

Entre Mathias Enard et Leïla Slimani, lauréats de ces deux dernières années, il n’y a en effet pas de comparaison possible – deux auteurs aux parcours et aux romans très différents: "‘Boussole’ de Mathias Enard n’est pas un texte dans lequel n’importe qui peut entrer mais il a déclenché un vrai enthousiasme au sein du jury."

D’un autre côté, le Goncourt est un formidable conseil de lecture pour le grand public, puisqu’on sait que le roman primé sera écoulé à 200 ou 500.000 exemplaires selon les cas. "Ce doit être un texte intéressant, qui puisse être décodé par énormément de gens. Mais des Goncourt très pointus sont aussi de bons choix. Ce qui compte, c’est ce qu’on est capable de bien défendre, donc ce qu’on aime le plus. Il faut aller vers ces livres-là et trouver des arguments pour faire évoluer l’avis des autres jurés. Cela permet aussi de comprendre ce qu’on cherche soi-même dans la littérature et pourquoi on a envie que tel ou tel roman soit lu par le plus de gens possible. On n’attend pas tous la même chose d’un livre", pondère Virginie Despentes.

Découvrez les finalistes du Goncourt 2017

Yannick Haenel, "Tiens ferme ta couronne"

Ce roman non résumable nous emmène sur la piste de Herman Melville à travers le destin d’un scénario dont aucun producteur ne veut, mais qui finit par tomber entre les mains du réalisateur mythique Michael Cimino. S’ensuit une série d’aventures rocambolesques, à la recherche du sens de nos vies. On y croise Isabelle Huppert, la déesse Diane et le sosie d’Emmanuel Macron.
Gallimard, 333 p.

Véronique Olmi, "Bakhita"

Véronique Olmi raconte par des phrases percutantes et des mots brûlants le destin d’une petite esclave soudanaise arrachée aux siens par des négriers musulmans à l’âge de 7 ans. Bakhita, "Chanceuse", devient domestique en Vénétie puis religieuse, avant d’être sanctifiée par Jean-Paul II en 2000. Une histoire vraie, romancée à la mesure des combats de cette femme hors du commun.
Albin Michel, 455 p.

Eric Vuillard, "L’ordre du jour"

Après "Congo" et "14 Juillet", Eric Vuillard poursuit son infiltration de la Grande Histoire en s’immisçant dans la réalité avérée pour la regarder autrement. Il s’attaque ici à l’Allemagne des années 30 pour retracer l’inertie coupable et la succession de lâches compromissions qui ont mené à l’annexion de l’Autriche. Une démonstration cinglante et implacable.
Actes Sud, 160 p.

Alice Zeniter, "L’Art de perdre"

Saga historique entremêlant trois générations d’une famille harkie, du patriarche à sa petite-fille, "L’Art de perdre" est le cinquième et le plus ambitieux roman d’Alice Zeniter, normalienne de 31 ans qui n’a pas peur de s’attaquer aux pages sombres de la guerre d’Algérie, thème qui fait son apparition dans la littérature française après 50 ans de silence.
Flammarion, 512 p.

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