Les éditeurs face au Covid 1/4 | France: après la sidération

©Hans Lucas via AFP

L’un est un éditeur historique, l’autre une société qui reverse des droits aux auteurs et aux éditeurs. Ils ont fait face au Covid en "circulation extra-corporelle". Et en ont tiré des leçons durables. Série 1/4

Née en 1836, Calmann-Lévy est l’une des plus anciennes maisons françaises, éditeur de Proust, Hermann Hesse ou Patricia Highsmith. Fidèle à sa tradition alliant littérature populaire et textes exigeants, la maison qui publie l’historien de la Russie Simon Sebag Montefiore et Guillaume Musso, le romancier français le plus vendu, occupe la 3e place au classement GFK des éditeurs de culture générale.

Philippe Robinet ©dr

Philippe Robinet, son directeur-général, a le sourire malicieux et le verbe rapide. Il revient sur ces mois intempestifs: "Après 15 jours de sidération qui ont figé le réflexe de la lecture, nous avons vécu l’anormalité avec quelques fenêtres." Ainsi, librairies fermées, les grandes surfaces continuaient de vendre, surtout des livres de poche. Le 16 mars, l’éditeur a néanmoins suspendu son programme de parution: trente ouvrages reportés (en mai-juin, 9 parutions sur 21 planifiées) "qui paraîtront d’ici début 2021".

D’emblée, il a été attentif aux auteurs, aux libraires et à son fonctionnement. Pour les auteurs, ces reports ont un impact intellectuel et financier, "mais parmi les premiers du classement, nous sommes celui qui publie le moins (100 titres par an contre 300 pour ses homologues): cela permet de mieux nous occuper d’eux".

Ce vieil objet

À la réouverture, les libraires ont alerté contre la surproduction. Conseil entendu, et pourtant, "nous avons été surpris: convaincus que le consommateur se ruerait sur les vélos et les baskets, nous l’avons aussi vu se ruer sur ce vieil objet: le livre".

"Nous avons été surpris: convaincus que le consommateur se ruerait sur les vélos et les baskets, nous l’avons aussi vu se ruer sur ce vieil objet: le livre."
Philippe Robinet
Directeur-général de Calmann-Lévy

Une situation bénéficiaire, le soutien du groupe Hachette et des actionnaires minoritaires ont dispensé Calmann-Lévy de recourir à l’aide publique (notamment sous forme de prêts garantis) qui doit rester "fléchée vers ceux qui en ont besoin". Dès le 7 avril, Robinet avait décidé de publier le nouveau Musso le 26 mai, "ce qui en a stupéfié plus d’un, mais il nous incombait d’être parmi les premiers à rallumer la lumière".

Terra incognita, malgré un confinement difficile, cette période a permis de "préparer la rentrée et d’endosser des tâches de fond souvent remises à plus tard." Conclusion: "le télétravail, ça marche. Avant, c’était un jour par semaine, ce sera désormais 2 ou 3. Ensuite, le mécénat de compétences aura une place accrue: l’une de nos éditrices s’engage dans l’association Lire pour en sortir, qui promeut la lecture en prison." Pour la rentrée littéraire, les visioconférences ont réuni plus de 1.000 représentants: "jamais nos présentations d’ouvrages n’auront été autant suivies". Enfin, la publicité s’est déplacée des gares, aéroports ou métros vers le digital et la presse régionale. Cette fermeture forcée aura donc été riche d’enseignements.

Effet domino

Geoffroy Pelletier ©Philippe Bachelier

La Sofia est une création encore récente du secteur. Née en 1999, cette société paritaire gère les droits de prêt et de copie privée numérique; en 2019, plus de 23 millions versés à 65.000 auteurs et 2.600 éditeurs. Geoffroy Pelletier, son directeur, ne s’inquiète pas encore de la crise: "nos versements étant décalés de deux ans, en 2020, nous traitons 2018". L’une de ses sources de paiement, les acquisitions d’ouvrages des bibliothèques, antérieures à la crise, ne sont pas encore touchées. Mais dès le mois de mars, la Sofia a consenti des reports d’échéances aux libraires, aux grossistes et aux libraires en ligne qui l’alimentent. "Dans un cycle annuel, le dernier trimestre étant plus fructueux, ce report à septembre-décembre facilite leurs décaissements. C’est un jeu d’équilibre: nous devons veiller à ce que nos ayants droit n’en souffrent pas."

Parmi les dispositifs d’aide, 25% des sommes affectées à 400 manifestations soutenues par la Sofia (notamment des salons littéraires) ont été maintenues même en cas d’annulation. Deux fonds de soutien communs au Centre national du livre et à la Société des gens de lettres ont aidé 600 auteurs (à hauteur de 2 millions), et 150 éditeurs (à hauteur de 1 million).

"La digitalisation de l’activité littéraire a ses limites."
Geoffroy Pelletier
Directeur général de la Sofia

Les difficultés seront plutôt pour 2021 et 2022: "moins d’achats et de cession de droits et l’annulation de foires auront un effet domino". Comme pour Calmann-Lévy, la crise aura eu des effets positifs aussi à la Sofia: les versements aux ayant-droits s’effectueront plus tôt et les méthodes de travail, notamment numériques, ont été améliorées. Toutefois, souligne Geoffroy Pelletier, "la digitalisation de l’activité littéraire a ses limites".

Les éditeurs face au Covid

Sous l’emprise du Covid-19, l’édition francophone se bat. Nous avons dialogué avec des acteurs du livre de tout calibre en France, en Suisse, en Algérie, en Tunisie, au Canada et en Belgique.

1/4 France

2/4 Canada, Tunisie, Algérie

3/4 Suisse

4/4 Belgique

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