Les éditeurs face au Covid 4/4 | Belgique: à fonds perdu?

©Riccardo Milani

La Belgique n’a pas les atouts canadiens ou suisses. Considère-t-elle le livre comme un domaine vital? Trois éditeurs belges, deux historiques et un (presque) nouveau-venu déplorent le manque d’interlocuteurs publics décidés et cohérents. Série 4/4

Fortes de 350 titres, Les Impressions Nouvelles existent depuis 1985 à Forest, avenue de la Jonction, adresse éloquente pour cette maison qui croise les genres. Son président fondateur, Benoît Peeters, a examiné les aides offertes face à cette crise. "J’en ai conclu qu’elles m’étaient inaccessibles en raison de spécificités microrégionales et de mécanismes inadaptés."

Benoît Peeters ©Isabelle franciosa

Cas d’espèce, l’hypothèse d’achats de livres groupés sur catalogue, lancée par l’ADEB (Association des Éditeurs belges avec ses 250 éditeurs, distributeurs et diffuseurs), "favorise les contenus identifiés de gros éditeurs, ouvrages grand public, et non la découverte. J’aurais préféré une aide sélective ciblée" à des textes de genres divers. À ses yeux, les mesures de reconfinement partiel pénalisent la culture: "imposer l’entrée seul, un temps limité, dans un magasin n’est pas un obstacle au supermarché, où l’on sait quoi acheter." Le livre repose peu sur ces réflexes-là: il faut pouvoir fureter.

Il réalise près de 80% de ses ventes hors Belgique grâce à son distributeur Harmonia Mundi qui a entretenu le "dialogue et l’information, avec les bons signaux de reprogrammation et une reprise des livraisons sans faille logistique".

"L’absence d’un véritable ministre de la Culture trahit un déficit symbolique: la culture desservie, le livre n’est pas considéré comme vital."
Benoît Peeters
Fondateur des Impressions Nouvelles

Il a pu maintenir son équipe au travail, salaires et loyers ont été payés, n’a pas annulé de livres, mais a décalé des titres de mars-avril à juin-septembre. Il compte sur un automne quasi normal, aux difficultés limitées. Néanmoins, les mesures restrictives changeantes compliquent l’organisation: "Comment décider à coup sûr avec un auteur d’une soirée de promotion à l’automne?" Sur le fond, "l’absence d’un véritable ministre de la Culture trahit un déficit symbolique: la culture desservie, le livre n’est pas considéré comme vital".

Circuits parallèles

Émile Lansman

Depuis 1989, Lansman Éditeur a fécondé un catalogue de 1100 titres, dont le Chinois Gao Xingjian, Nobel de littérature 2000, et Emma Haché, Canadienne couronnée du prix du Gouverneur général du Canada (théâtre francophone), fait unique pour un éditeur belge. Pour Émile Lansman, la peine est double: "la fermeture du circuit du livre (les libraires multipliant les retours d’invendus) et la suppression des spectacles et festivals ont grevé les ventes de 70%: près des 2/3 étant liés au spectacle, nous avons réévalué le risque des 31 projets au programme 2020, supprimé un quart et reporté un autre quart à 2021. Un poste de communication créé en 2019, vital pour notre place dans le concert francophone international, risque d’être supprimé".

"La fermeture du circuit du livre et la suppression des spectacles et festivals ont grevé les ventes de 70%."
Émile Lansman
Fondateur de Lansman Editeur

L’affaiblissement des protagonistes tels que les compagnies, les comédiens, les metteurs en scène et les auteurs rend la situation encore plus difficile. "Mesurant notre fragilité, nous labourons des circuits parallèles, notamment scolaires (travail entamé avant la crise avec Lansman Poche) et resserrons les liens avec le théâtre et certains libraires."

Membre de l’ADEB, Émile Lansman mise sur "la solidarité des pouvoirs publics. Dire que les avancées sont grandes serait mentir, alors que nous avons reçu une aide symbolique non négligeable du Centre national du livre français". Les autorités administratives belges prennent des initiatives (mise en valeur des nouveautés de rentrée, participation au Salon du livre de jeunesse de Montreuil sur un stand de la FWB", dissipant un peu son sentiment d’isolement.

Édition guérilla

Pierre de Mûelenaere © Caroline Lessire ©doc

Pierre de Mûelenaere a créé Onlit en 2012, éditeur de livres numériques, puis papier. Aujourd’hui, il n’a pas de bureaux et son modèle freelance a anticipé le télétravail imposé par le confinement. Il n’oublie pas qu’avant le Covid, "la vie des livres était écourtée, la marque important plus que le catalogue" (citons le cas des éditions Luce Wilquin, qui n’ont pu trouver de repreneur valorisant au juste prix leur catalogue étoffé). Membre du Conseil du Livre, créé en 1990, qui propose la politique du livre au ministre de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Mûelenaere mène avec son équipe freelance une "édition guérilla" à coût réduit. Résultats? En 2018, "Rosa", le roman de Marcel Sel, plusieurs fois primé, s’est vendu à 3000 exemplaires.

"Mon rêve? Coéditer avec les Suisses, les Français et les Québécois."
Pierre de Mûelenaere
Fondateur d'Onlit

Les mesures de crise n’ont qu’une "traction limitée". Le Fonds d’aide édition, doté de 700.000 euros? "On a l’impression que nos instances ne savent pas l’utiliser. Sous forme de prêts, et non de subsides, ce qui empêche les éditeurs d’y puiser", ce fonds aurait été annoncé comme une "mesure Covid alors qu’il préexistait, avec des modalités d’accès non adaptées".

Malgré tout, il reste lucide: "en Belgique, l’édition francophone est peu viable, le marché trop limité, 14 fois plus petit que celui de la France", et peu accessible aux publications belges. "Mon rêve? Coéditer avec les Suisses, les Français et les Québécois."

Les éditeurs face au Covid

Sous l’emprise du Covid-19, l’édition francophone se bat. Nous avons dialogué avec des acteurs du livre de tout calibre en France, en Suisse, en Algérie, en Tunisie, au Canada et en Belgique.

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