chronique

Les fantômes du vieux pays

Vivant, tragique, autant que comique, "Les fantômes du vieux pays" de Nathan Hill est un grand livre sur l’Amérique.

Au lieu du titre original, "The Nix", John Irving, qui a adoubé ce premier roman, avait suggéré "Les fantômes du vieux pays", que l’édition française a gardé. Ainsi les romans ont-ils plusieurs vies et autant de lectures: voilà qui va bien à cette prodigieuse première œuvre d’une totale maîtrise, qui explore pourtant les fragilités, les manquements, les conditionnements, les trahisons successives de l’enfance, de l’adolescence et de l’âge adulte, pris dans les rais d’une époque, d’une éducation, d’une culture. Nathan Hill (1976) embrasse d’un seul élan l’intime et le politique, d’un point de vue critique mais empathique, à la différence du Philip Roth de "Pastorale américaine" dont il est le digne successeur. De la première à la dernière de ces 700 pages, le charme ne faiblit pas. Samuel pourrait être le Nathan Zuckerman de Nathan Hill, ce double littéraire de Roth qui tente de faire œuvre du chaos de la vie.

"Les Fantômes du vieux pays" Nathan Hill. Gallimard, 700 pages, traduit par Mathilde Bach. Note: 5/5 ©rv doc

Samuel est professeur de littérature pour des étudiants de premier cycle qui se demandent à quoi leur servira Hamlet pour le poste de direction en marketing où ils se voient déjà. Pour l’heure, se comporter selon les injonctions d’un site auto-généré d’émotions positives suffit à se diriger dans l’existence. Et les selfies sont le seul miroir de leur questionnement intérieur. Tricher à un devoir n’est pas une faute dès lors qu’on paie pour recevoir un enseignement "utile", et Shakespeare n’est pas utile. Si, puisqu’il nous vaut une scène hilarante! Quand il ne joue pas frénétiquement aux jeux vidéos, Samuel tente de compenser sa vie médiocre en écrivant depuis dix ans un roman, et de comprendre pourquoi sa mère a disparu quand il avait onze ans. En réalité, il n’y pense plus, jusqu’à ce qu’apparaisse cette image sur les écrans: une femme – sa mère – agresse un gouverneur ultra-conservateur. Son éditeur, qui s’est vendu à un grand groupe et se fiche désormais de littérature, lui commande une enquête à charge sur cette mauvaise mère, mauvaise citoyenne, faute de quoi il se verra obligé de rembourser l’avance reçue pour le roman inachevé. Comment déjouer ce piège, s’exiler à Jakarta ou chercher des alliés? Pactiser avec l’ennemi? Des défis que dans le virtuel Samuel aborde en fin stratège mais qui dans la réalité le paralysent.

Nathan Hill, lui, s’en sort magistralement; les thématiques sociétales sous-tendent une enquête intimiste passionnante, d’une justesse remarquable. Des personnages à première vue détestables se révèlent bouleversants a contrario de la perversité d’êtres apparemment loyaux et droits.

Amour, boulot, passions, désirs, "ce sont les choses que nous aimons le plus qui nous ravagent le plus"...

Des années soixante à aujourd’hui, des manifestations contre la guerre du Vietnam aux marches contre Wall Street, des faillites personnelles, aux produits bancaires volatils, des contes noirs de l’enfance à ceux d’aujourd’hui, "Les fantômes du vieux pays" pistent le désastre mais enchantent la lecture. Le frémissement de l’écriture traduit parfaitement le besoin frénétique d’amour et de protection, du giron d’une Nation à celui de la famille. Une nécessité qui mène souvent à terme, à devoir renoncer à soi ou à elles. Au final, Nathan Hill, lui, donne à chacun ce qu’il n’avait pas perçu de lui-même et des siens et la possibilité de se réinventer. Les révélations sont passionnantes, les rebondissements subtils, l’alternance des modes narratifs, des individus et des périodes, éclairante et légitime, avec une fluidité, une fraîcheur et une compassion que tous se refusent, coincés dans des impasses où ils se sont eux-mêmes fourrés. Amour, boulot, passions, désirs, "ce sont les choses que nous aimons le plus qui nous ravagent le plus"…

Nathan Hill illumine ces parcours manipulés et qui se croyaient libres. La destinée est ici moins à blâmer que l’American way of life, un père, un proviseur, un policier, ou un fiancé poussent au mauvais choix. Féministe, le roman montre combien les femmes en sont les premières victimes. Comme Samuel, l’auteur a mis dix ans à terminer sa fiction très documentée, des campus d’aujourd’hui aux campagnes d’hier, mais sa parution renvoie singulièrement à l’ère Trump. À l’ère de la peur, de la désignation du Bien ou du Mal qui induit une morale personnelle de la culpabilité et de l’impuissance, en total porte-à-faux avec des pratiques managériales offensives et sexy mais qui s’embarrassent peu de morale. Et dans ce monde-là, nous dit Nathan Hill, l’ogre de l’enfance continue de dévorer des vies.

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