Les hôtes de passage

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Chef-d’œuvre incandescent et inédit en français, "Cette terre promise" (Stock) d’Erich Maria Remarque brûle d’actualité.

Publié après sa mort, par sa veuve l’actrice Paulette Goddard, cet ultime roman inachevé de l’auteur de "A l’ouest rien de nouveau", était inédit en français. Il porte la marque d’un grand prosateur qui combine l’élégance de la littérature allemande et la souplesse, la rapidité, l’éclat des dialogues des romans américains. C’est qu’Erich Maria Remarque (1898-1970), né allemand, déchu de sa nationalité par les Nazis pour son pacifisme antipatriotique, vécut en exil dès 1933, en Suisse et aux Etats-Unis. Est-ce parce qu’il ne subit pas de l’intérieur la Seconde Guerre mondiale que ses romans en portent tous l’empreinte? Est-ce parce que sa notoriété lui permet de vivre l’exil dans des conditions confortables qu’il s’attache à décrire, avec tant de pudeur et de finesse, le sort de ces comédiens, écrivains, médecins célèbres chez eux, ignorés au dehors, vivotant chichement de petits boulots? Et est-ce parce que notre époque met sur les routes tant de réfugiés en quête d’une terre promise que ce roman nous rencontre si fortement?

Via Dolorosa

1944, tous les paradoxes et les cruelles ironies de l’histoire convergent vers New York où débarque Ludwig Sommer avec des papiers d’emprunt. Par bribes et morceaux nous apprenons qu’il fuit depuis dix ans, par la "Via Dolorosa", les prisons des pays traversés après les camps de concentrations. A Ellis Island, il espère un permis de séjour, bien qu’il se méfie de l’espoir autant que du désespoir. "Ne jamais perdre espoir! Un bon vieux principe américain! Vous comprenez?", lui dit un avocat. "Je n’avais aucun envie d’expliquer à cet inconscient, à ce fils du droit légal, à quel point l’espoir pouvait être destructeur."

©Roger-Viollet

Un réseau d’émigrés naturalisés va lui permettre de vivre dans un hôtel peuplé de Russes blancs et d’autres exilés, qui s’évitent, tant leurs douleurs se ressemblent. Sortant de l’enfer, ils leur faut apprendre brusquement à savourer l’insouciance, et ce dilemme absurde, pour qui a eu faim, de choisir avec nonchalance, devant une serveuse qui s’impatiente, entre 42 parfums de glace.

La grandeur de ce roman est d’épouser la vivacité de cette vie new-yorkaise, vue par un jeune homme avec, au dedans, la prudente distance du réfugié qui feint, avec humour, jouit de ce qui s’offre, dompte ses souvenirs et apprivoise l’attente. Attente incertaine de la carte verte, attente aussi de reprendre sa vie interrompue ou de la poursuivre en terre étrangère. Comment, en effet, retourner dans cette Allemagne vaincue où "nous sommes un reproche qu’on évitera de rencontrer"?

Erich Maria Remarque, dont la sœur a été décapitée et les livres brûlés, n’est pas tendre avec son peuple, docile, servile, obéissant et belliqueux. Comme lui, Ludwig Sommer n’est dupe de rien et surtout pas de lui-même, qui vit sous un nom juif alors qu’il ne l’est pas, et profite d’une communauté qui n’est pas la sienne. Mais comment avouer qu’on est allemand? Sans passé habitable ni futur à investir, ne reste que l’instant pour s’étourdir ou se supprimer.

Nous suivons Ludwig au bras d’une ravissante autre déracinée, aussi subtile qu’il l’est, à la table d’un ancien camarade, d’un mécène juif au patronyme affreusement risible, Adolf Tannenbaum (sapin de Noël) ou d’un marchand de tableaux qui l’embauche. Celui-là vend des Degas, des Manet – et des Berthe "Morizot" (sic!) – à des marchands de canons yankees, enrichis par cette fin de guerre qui bombarde Dresde, Berlin et leurs chefs-d’œuvre. Douloureuse réjouissance.

Collectionneur lui-même, Maria Erich Remarque brosse le portrait sans illusion de la rencontre du Vieux Monde avec le Nouveau, celui d’anciens riches, polyglottes et pétris de culture avec de nouveaux riches incultes et condescendants. Dans ce New York-là, seuls les Européens aident les Européens et savent que le conflit se poursuit en eux, creuse ses galeries de désespoir, de culpabilité, sapent les efforts de ceux qui mangent en sachant que, chez eux, la famine règle leur compte aux derniers des leurs.

Erich Maria Remarque n’a pas eu le temps d’achever son roman, il laisse des notes que cette édition publie, montrant l’hésitation qu’il avait quant à faire retourner Ludwig en Allemagne pour se venger des assassins, ou rester aux Etats-Unis et… se pendre.

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Le lecteur apprécie de le quitter sur l’invitation d’un ancien déporté à rejoindre Hollywood: "Réfléchis à cette idée; nous ne sommes pas dans ce pays pour pourrir dans notre impuissance; nous serons davantage à notre place dans le carnaval de ce monde de fous que sont les fabriques de rêves…" N’en sommes-nous pas tous là?

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