Les librairies ont rouvert dans la morosité

Le Roi Philippe, dûment masqué, en visite dans une librairie. ©REUTERS

Les librairies ont rouvert depuis une semaine et, lundi, c’est au tour des bibliothèques. Mais la pente sera bien difficile à remonter pour le moins rentable des secteurs.

Une clientèle restreinte flâne tranquillement entre les tables, en ce 3e jour de réouverture des librairies: pour Didier Peeters, patron de La Licorne à Uccle, le mouvement est constant et les gens respectent les consignes de prévention élaborées avec soin par le Syndicat des libraires francophones de Belgique, en concertation avec la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Illustrées par Max de Radiguès, ces mesures prennent en considération les spécificités de la vente du livre – un métier de contact et de conseil, qui ne peut être réduit à un simple échange derrière une vitre en plexi. Établir un sens giratoire, garantir les distances, imposer le port du masque et l’emploi de gel hydroalcoolique à l’entrée: le syndicat a préconisé des mesures identiques pour toutes les librairies – avec des spécificités comme chez Tulitu, à Bruxelles, où Ariane Herman De Baeck a décidé de limiter l’accès à deux clients à la fois, vu la superficie des lieux.
"Empêcher les gens de toucher les livres est impossible. Les consignes sont dans la ligne de ce qu’on voulait", explique Véronique Symons, propriétaire et gérante de Graffiti, à Waterloo. Elle et son équipe se sont organisées pour préserver au maximum une clientèle "à risque", avec trois zones bien délimitées. De son côté, Marc Filipson, patron de Filigranes, a décidé de revoir sa façon de travailler en accueillant d’abord ses clients à l’entrée de la librairie sans les faire entrer. Maintenir le contact à distance.
©Photo News

Take away

Depuis le début du confinement, Filigranes a mis au point la vente "take away". D’autres librairies ont également développé un système de livraison à domicile pendant ces deux mois de fermeture forcée: c’est le cas de Graffiti, où Véronique Symons fait le bilan de cette expérience: "Comme on avait beaucoup de demandes, on a commencé à livrer juste avant Pâques et les commandes ont été crescendo – parfois jusqu’à la côte belge! On l’a fait au prix coûtant de l’essence, comme un service rendu et une façon de continuer à rentabiliser le stock – ou au tarif de la poste quand c’était trop loin. La majorité des ventes concernait le secteur jeunesse, et puis beaucoup de littérature ‘feel good’ ou policière."
9.000.000
Pertes
Le chiffre d'affaires perdu par le secteur du Livre en Belgique, en mars et en avril.

Avec un stock de 40.000 livres, Graffiti a pu assurer de nombreuses demandes malgré une chaîne du livre entièrement à l’arrêt: "Plus rien n’arrive de France, tout s’est figé. Distributeurs, transporteurs: c’est toute une industrie qui va devoir se remettre en route et se réguler. La majorité des sorties ont été reportées à l’été ou à l’automne", explique la libraire.
«Ce qui me met en colère, c’est qu’Amazon puisse encore livrer et que les hypermarchés aient pu continuer à vendre des livres.»
Véronique Symons
De la librairie Graffiti, à Waterloo

Pour cette enseigne comme pour les autres librairies indépendantes francophones de Belgique, la crise sanitaire représente une perte financière importante: " Ce qui me met en colère, c’est qu’Amazon puisse encore livrer et que les hypermarchés aient pu continuer à vendre des livres", déclare celle qui se montre cependant heureuse d’avoir gagné de nouveaux clients à distance et d’avoir bénéficié de l’appui d’un syndicat extrêmement dynamique.
Celui-ci a notamment lancé l’action "Lire c’est vivre", offrant au public d’acheter des chèques-cadeau: "Achetez maintenant, choisissez plus tard. L’idée était d’aider les librairies à payer leurs frais fixes", déclare Gaëlle Charon, du Syndicat des libraires francophones de Belgique: "C’était une façon d’anticiper les ventes, comme dans d’autres secteurs commerciaux. Nous avons lancé l’opération sur les réseaux sociaux et le public a répondu présent." 
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Deux mois de catastrophe financière

Gaëlle Charon estime les pertes à 45% de chiffre d’affaires en mars et 95% en avril, avec des prévisions de -70% pour mai, -40% pour juin et -30% pour juillet-août: "Cela dépend évidemment d’une librairie à l’autre, et il nous est très difficile de fournir une estimation des pertes réelles encourues. Nous pouvons cependant évaluer que le secteur aura perdu pour mars et avril près de 9.000.000 euros de chiffre d’affaires. Les libraires n’auront pour ces deux mois pas de factures de fournisseurs ni de salaires à payer, mais devront faire face à plus de 800.000 euros de frais fixes – loyer, électricité, programme de gestion, etc." Or la librairie est le commerce dont la rentabilité est la plus basse, avec une moyenne de moins de 1% en France et en Belgique, et le Syndicat tire le signal d’alarme, annonçant que certaines risquent de ne pas résister à la crise.
"Comme on avait beaucoup de demandes, on a commencé à livrer juste avant Pâques et les commandes ont été crescendo – parfois jusqu’à la côte belge!"
Véronique Symons
Librairie Graffiti, à Waterloo

Co-président du Syndicat et patron de la librairie À livre ouvert, Yves Limauge déclare: "Nous sommes des artisans et notre réalité doit être comprise par les grands groupes financiers du secteur, que sont les distributeurs comme Interforum, Vivendi ou Hachette. S’ils ne se rendent pas compte qu’ils doivent nous soutenir, on va dans le mur. Quand nous les interpellons, ils répondent qu’ils ne sont pas banquiers, qu’on est tous dans le même bateau! Mais eux sont des cargos dans la tempête, et nous, des coquilles de noix! Ils ne se rendent pas compte de la réalité de notre métier. Depuis dix jours, tous les diffuseurs essaient de nous vendre ce qu’ils n’ont pas pu écouler. Mais on ne peut pas acheter autant qu’avant."
Malgré cette situation périlleuse, l’homme se déclare optimiste pour les années à venir: "Beaucoup de gens se rendent compte qu’il faut soutenir les commerces de proximité. Amazon ne fait vivre personne en Belgique, et les citoyens doivent être conscients que ce n’est pas en consommant de cette façon que leur argent paiera leurs soins de santé. Est-il indispensable de recevoir un livre en 24h? Le rapport au temps a changé avec le confinement…"
Aucun plan d’aide n’a encore été fixé par le gouvernement pour venir en aide à la chaîne du livre. Ceci s’explique par le souci d’apporter une aide qui engloberait tout le secteur du livre belge – auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires… Un montant unique de 5.000 euros en Région wallonne et 4.000 à Bruxelles a néanmoins permis aux libraires de tenir bon à court terme, précise Gaëlle Charon: " Ce qui est mieux que rien mais insuffisant pour garantir la survie de commerces dont les frais fixes vont de 7.000 à 25.000 euros par mois."

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