Publicité
Publicité

Les maraudes littéraires de Sophie Chabanel

Les sans-abri ont souvent des lettres.

Invitée par le Fonds Decitre qui, en France, multiplie les initiatives pour l'accès au livre, la romancière Sophie Chabanel prend part aux maraudes littéraires avec le Samu Social.

Il y a dix ans, elle invitait dans un livre, les dirigeants de PME à puiser dans la littérature des exemples de bonnes ou de mauvaises gestions. «Managers relisez vos classiques!» (Albin Michel) trouvait dans Jules Romains, Maupassant, Zola ou Houellebecq des extraits éclairants pour nourrir la relation avec le client ou l'esprit d'entreprise.

De la communication, Sophie Chabanel est passée au monde associatif, et il y a peu, a mis son amour du livre au service d'une expérience bénévole auprès de la Croix-Rouge de Lyon, pour des maraudes littéraires destinées au public des sans-abris. Humblement, à juste distance, avec humour mais sans ironie, sauf celle qu'inspire la cruauté du sort, elle raconte bien cette aventure de l'autre, qui effraie.

«En buvant leur café devant le camion, ils mettent de côté leur violence, leur rage. En le leur servant nous mettons de côté notre indifférence, notre manque de temps, notre répulsion, notre peur.»

Ce qui effraye: le public des SDF n'a plus rien à voir avec le personnage haut en couleurs et fort en gueule joué par Michel Simon dans «Boudu sauvé des eaux». La gouaille a disparu sous la honte. Bien peu ont choisi la cloche et la clé des champs sous la voûte étoilée. Tous ont des parcours accidentés presque banals dont l'issue est révoltante. Femmes battues avec enfants, de plus en plus nombreux, moins de 19 ans placés dès l'enfance puis livrés à eux-mêmes, réfugiés, travailleurs précaires mis sur le pavé avant même le covid, ou contraints de dormir dans leur bagnole.

Sophie Chabanel, "Maraudes littéraires", Seuil.

Spirale infernale

Perte d'emploi, de revenus, donc de logement, la spirale est fulgurante. Jeunes et vieux sont touchés, se confient, à peine, dans ces lignes qui ne sont pas une étude clinique mais le récit de ces brèves rencontres autour d'un sandwich au thon et d'un Kundera. Vous avez bien lu. Ils et elles ont souvent des lettres, apprises à l'école – l'un d'eux a eu 20 au Bac philo –, et du goût pour des œuvres qui claquent, élèvent, font rêver d'amour ou d'aventure. Comme tous lecteurs.

"En buvant leur café devant le camion, ils mettent de côté leur violence, leur rage. En le leur servant nous mettons de côté notre indifférence, notre manque de temps, notre répulsion, notre peur."
Sophie Chabanel
Extrait des "Maraudes littéraires"

L'échange, qui a lieu – quand il a lieu – est réciproque. «Vous avez ‘Comment trouvez une meuf quand on est à la rue?’». Toufik, lui, ne lit que Jules Verne ou Teilhard de Chardin. «Je vous préviens, c'est dense. Commencez par ‘Le phénomène humain’». «Si la terre est ronde, c'est pour que l'amitié en face le tour. C'est dedans», dit-il, sur l'esplanade de la mairie de Villeurbane, à Sophie Chabanel qui songe à s'y mettre pendant ses vacances.

L'année précédente, elle a dévoré San Antonio, découvert dans une résidence de vacances, et préféré à l'intégrale de «La recherche du temps» qu'elle avait emporté. Les lecteurs à la rue, eux, choisissent Victor Hugo, Rimbaud, Cendrars, des policiers islandais. Pourquoi encore perdre son temps quand on n'a plus que cela?

Récits

«Maraudes littéraires»
Sophie Chabanel

L'Aube, 168 p., 17 euros

Note de L'Echo: 3/5

La rentrée d'hiver des auteurs d'Auvergne-Rhône-Alpes 2021 - Entretien avec Sophie Chabanel

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés