Les "Odes" à la joie de David Van Reybrouck

Le livre d'heures de ce Flamand virevoltant, s'octroyant avec bonheur toutes les libertés, se déguste comme autant de moments de grâce ou de vérité. Un Van Reybrock tout entier tourné vers ce qui augmente la joie!

Irrésistible! David Van Reybrouck a conquis la France après son passage à La Grande Librairie, l'émission phare de François Busnel (voir la vidéo ci-dessous). Elle découvrait un homme sincère, passionné, désarmant de spontanéité, moins occupé à vendre sa camelote avec pédanterie qu'à partager les plaisirs inattendus que l'existence lui réserve.

Résultat: le tirage d'«Odes» paru en mars a été mis à sac et à sec. Actes Sud l'a réimprimé avec difficulté pendant le confinement et il a fallu attendre pour déguster ces mignardises, toutes tournées vers ce qui augmente la joie, aurait dit le Hollandais Spinoza qui aurait été désarçonné par ce Flamand virevoltant, s'octroyant avec bonheur toutes les libertés. À commencer par celle d'aller voir au-delà du canal de Willebroek, comment on s'appréhende.

Moments de grâce ou de vérité, ces courts textes saluent les êtres, les instants, les paysages, les éblouissements qui élargissent son champ de vision et d'action avec la joie d'un enfant recevant un couteau suisse multi-fonctions.

Son premier succès, «Congo», somme monumentale sur notre colonisation, a fait l'effet d'une bombe, pour la première fois, on donnait la parole aux premiers intéressés, les colonisés. Il a remis le couvert avec «Revolusi» (éditions Bezige Bij), autre volumineuse enquête – en instance de traduction française – sur l'indépendance de l'Indonésie, ancienne colonie néerlandaise; en allant, là encore, interroger les derniers survivants.

«Odes» ne procède pas autrement, David Van Reybrouck se donne la parole sur ce qui l'étonne, l'émeut, l'amuse, le désarçonne: moments de grâce ou de vérité, ces courts textes saluent les êtres, les instants, les paysages, les éblouissements qui élargissent son champs de vision et d'action avec la joie d'un enfant recevant un couteau suisse multi-fonctions. La vie ne s'use que si on s'en sert et David Van Reybrouck va au-devant, célébrant le risque du plaisir à venir («pour manger des cerises, il faut grimper dans les arbres»), l'audace, la disponibilité, et l'auto-stop comme école d'humanisme.

Ni bréviaire, ni ready-made de la pensée profonde, ces odes sont simplement réjouissantes. «Être heureux signifie être capable de prendre conscience de soi sans peur», écrivait Walter Benjamin. Van Reybrouck ajouterait «et des autres». Curieux de tout, polyglotte, historien et citoyen réellement engagé, ses essais, son théâtre, ses poèmes, ses amitiés, ses amours, ses livres s'ouvrent à la pensée de l'autre, accueillent l'inconfortable et la contradiction avec une écoute fraternelle, une vitalité et une sensualité proprement hugolienne («Aimez et souffrez, espérer et contemplez!»).

Ces courts chapitres admirent avec autant de chaleur la tapisserie de Bayeux («le combat que mène l'être humain avec lui-même. En points de croix.») que David Bowie, sa femme de ménage, Matthieu Ricard, le poète congolais Sony Labou Ansi ou sa coiffeuse berlinoise transgenre. Tous ceux et celles qui écartent le rideau du convenu et l'oblige à penser contre lui-même. Ou contre nous-même, Européens, dépositaires des Lumières, croyons-nous, avec de vastes pans d'ombres...

Il a fallu attendre pour déguster ces mignardises, toutes tournées vers ce qui augmente la joie, aurait dit le Hollandais Spinoza qui aurait été désarçonné par ce Flamand virevoltant, s'octroyant avec bonheur toutes les libertés.

Ce carnet hédoniste savoure les futilités d'une vie heureuse, sans oublier ceux qui en sont brutalement exclus, les héros, tel Lemkin, juriste juif, qui dans l'indifférence des Nations-Unies, se battit pour inscrire le mot génocide au nombre des crimes contre l'humanité et mourut d'épuisement. «J'essaie de me le représenter: sept personnes à son enterrement».

David Van Reybrouck se glisse parmi eux, comme il s'assied avec les génocidaires s'il le faut, pour tenter de comprendre ce qui a dérapé. De la même manière, il se glisse à notre table pour cette conversation à bâtons rompus autour de ce qui l'indigne ou le réjouit, avec la même urgence.

Pensées

«Odes»
David Van Reybrouck

Traduit par Isabelle Rosselin, Actes Sud, 255p., 22 euros

Note de L'Echo: 5/5

La Grande Libraire | David Van Reybrouck: la joie de l'audace

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