Les révolutions de Mona Ozouf

©Antonin Weber / Hans Lucas

L’historienne Mona Ozouf est l’une des grandes spécialistes de la Révolution française. La lire, c’est plonger au cœur d’une période historique fameuse, mais si mal connue. C’est aussi jeter un éclairage neuf sur notre présent en voyant, ici et là, resurgir les mêmes interrogations.

C’est une fin d’après-midi à Paris. Lorsque j’entre chez Mona Ozouf, elle insiste tout d’abord pour me parler d’un dégât des eaux… Plusieurs de ses livres sont quasiment détruits. Est-elle affectée, elle qui a passé sa vie à leur contact? Elle ne laisse rien paraître. Après tout, elle sait très bien que l’histoire est faite de bruit, de fureur et de violence, elle qui nous a aidés à mieux comprendre cette fameuse période révolutionnaire, dont elle s’est attachée à montrer toute la singularité et la complexité.

Livre

"Mona Ozouf, portrait d’une historienne"

 Collectif sousla, Direction d’Antoine de Baecqueet, Patrick Deville

Note: 4/5

 

D’ailleurs, elle ne manque pas d’en percevoir les échos aujourd’hui, notamment à travers le récent mouvement des gilets jaunes. "Les gilets jaunes avaient un vocabulaire pénétré de la Révolution française. C’est la preuve que la Révolution continue d’habiter l’imaginaire des Français en termes d’images et de mots. Le RIC était un moyen de rendre moins criante la distance entre les représentés et les représentants. Mais les gilets jaunes n’avaient pas d’autres horizons qu’après-demain, et encore… En revanche, les révolutionnaires de 1789 étaient pleins de projets. Ils sont entrés ‘équipés’ en révolution. Ils rêvaient d’un nouvel ordre. En définitive, les gilets jaunes sont à l’image de notre société actuelle: nous vivons sans grand rêve. L’avenir est devenu difficilement figurable. Tout au mieux, espère-t-on conserver le monde tel qu’il est."

Dans un récent ouvrage construit en forme de dialogue, elle s’interroge sur le sens de l’identité nationale. "L’idée de nation surgit avec la Révolution française. C’est la gauche qui l’invente. Et puis, le nationalisme s’est naturalisé à droite. Une certaine gauche est obsédée par le sentiment de l’unité. Cette gauche-là est beaucoup plus proche de la droite qu’elle ne le pense. La nation est trop souvent identifiée à la préférence nationale."

"La vraie révolution du XXIe siècle, ce serait de réapprendre la lenteur et la gratuité. Nous avons besoin d’une rupture avec le tout, tout de suite."
Mona Ozouf
Historienne

Par le prisme de la Révolution, elle n’a cessé de réfléchir le multiple et le pluralisme avec, en filigrane, cette grande question: comment créer du commun? À L’Europe des nations, elle préfère une Europe des régions. De par ses origines bretonnes, elle demeure fascinée par un ancrage local qui ne perdrait pas de vue pour autant l’universalisme. "Je suis en faveur d’une Europe des régions. Le sentiment régional en France n’est pas antinomique avec le sentiment national et le sentiment européen. C’est en Alsace et en Bretagne que l’on est le plus fier d’être Européen. Ce sont dans les régions les plus marquées par une originalité historique et linguistique que se développent à la fois la fierté des appartenances, le sentiment d’être français et le sentiment d’être européen. Chacun de nous bricole avec ses appartenances", explique-t-elle.

Modérément moderne

Sous des dehors traditionnels, Mona Ozouf n’a rien d’une gardienne du temple. Elle a cette manière d’être modérément moderne, alliée à une grande liberté d’esprit, un sens élégant de la nuance et du mot juste. À certains moments, son ton calme et maîtrisé peut se faire plus acerbe, car la sagesse qu’elle dégage ne relève pas de l’orthodoxie, comme le montre son rapport à une autre révolution, celle de 68. "Intellectuellement, 68 m’a heurtée. Mais j’ai été enthousiasmée par la révolution des mœurs. Les femmes de mon âge appartiennent à un ancien régime. La réaction amoureuse était vécue dans l’effroi, le malaise et la honte. Les hommes appartenaient à une catégorie étrangère. Ils vivaient la relation amoureuse dans l’irresponsabilité. La vraie révolution, c’est la maîtrise du corps. MeToo n’est qu’un prolongement. Mais je déteste ce féminisme qui tend à nous présenter comme des espèces séparées. Je n’aime pas ce vocabulaire: ‘balance ton porc’. Mais je suis favorable à ce que la honte change de camp."

©doc

Elle qui a consacré de si belles pages à ce féminisme à la française dans "Les mots et les femmes" n’hésite pas à rappeler le sens profond de la galanterie. "Avec la galanterie, l’homme fort simule la faiblesse alors que la femme se fait forte. Bien sûr, la galanterie est un camouflage, une simulation. Mais on méconnaît ses effets féconds. Pascal disait: ‘Simuler la foi, c’est la ressentir.’ Pratiquer les égards par politesse et civilité, c’est les faire advenir. On oublie la capacité pédagogique qui réside dans les manières."

Tandis que nous parlons, me revient soudainement en tête l’image tragique de ses livres gorgés d’eau à l’entrée. Image d’une mémoire fragile, blessée, si précieuse pourtant, à une époque où la discipline historique semble souvent servir les idéologies. "Trouver l’antiféminisme dans l’histoire passée, c’est facile. Il n’y a aucune inventivité. Si vous cherchez l’antisémitisme chez les penseurs français, vous allez trouver ça partout. En cherchant les crimes et les erreurs juchés sur les certitudes des temps présents, vous écrivez une histoire sans intérêt. Je suis pour une histoire qui restitue le contexte et les nuances. Déboulonner les statues, c’est un attentat contre le passé. Il y a une arrogance inouïe qui consiste à croire que nous ferons mieux", souligne l’historienne.

La nécissité de la fiction

Encore une fois, tout est question de mots. "Je suis frappée par le fait qu’on ne fait plus attention au contexte dans lequel un mot est prononcé. De la même façon, on a négligé le fait d’apprendre par cœur ou l’importance de raconter des histoires." Distraitement, je parcours alors du regard sa bibliothèque, frappé par la présence de la littérature.

"La fiction est nécessaire à l’histoire. Elle est nécessaire à la recherche de l’historien. C’est important de faire ‘comme si’. Si les Arabes n’avaient pas été arrêtés à Poitiers par Charles Martel, on enseignerait l’arabe à Cambridge. En France, nous serions peut-être toujours en monarchie si l’essieu de la berline royale n’avait pas cassé lors de la fuite à Varennes. La fiction habitue l’historien à prendre en compte l’intempestif et éviter le fatalisme du ‘ça devait nécessairement arriver’… Ce n’est pas vrai! Il faut garder la possibilité ouverte. Ce qui n’a pas existé a peut-être eu plus de poids que ce qui a existé."

C’est pourquoi elle ne cultive pas de rapport obséquieux au passé, car cela risquerait de le figer. Elle préfère le prolonger de manière subtile dans le contemporain, notamment à travers la problématique de l’éducation qui n’a cessé de la préoccuper. "Nous vivons une crise de l’autorité. Le professeur d’histoire va brandir son autorité, mais il ne sera pas cru. Les gosses vont sur Wikipedia. Ils trouvent d’autres sources. C’est un combat un peu désespéré. Mais l’historien peut essayer de rectifier autant qu’il peut."

Justement, cette révolution numérique, comment la perçoit-elle? "La lecture numérique est une lecture de l’utilité. Or, celle-ci est une lecture fragmentaire, qui ne s’approprie pas. On oublie souvent que l’ennui est un ingrédient nécessaire à l’éducation, tout autant que le rêve." À une époque guidée par l’immédiateté, la patience, grande vertu de l’historien, pourrait-elle revenir au premier plan? "La vraie révolution du XXIe siècle, ce serait de réapprendre la lenteur et la gratuité. Nous avons besoin d’une rupture avec le tout, tout de suite. Mais je ne suis pas très optimiste. Peut-être est-ce à cause de mon grand âge… Vous savez, Chateaubriand disait: ‘Je suis devenu un traînard dans le monde.’"

Elle se lève, s’avance vers la fenêtre. La lumière, légèrement déclinante, vient frôler son visage. Imprégnée du passé, elle a encore une bonne longueur d’avance sur les temps présents.

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