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Mais pourquoi sommes-nous si méchants?

©Flor Aguilar

Des "clashs" télévisés aux invectives et menaces sur les réseaux sociaux, la méchanceté se taille la part du lion dans nos relations devenues aires de spectacle.

Cogner dur, cracher son venin à la face de l’autre, tourner en ridicule et rire aux dépens d’un individu lambda: la presse, la radio, la télévision, internet forment d’immenses caisses de résonance pour la parole méchante. Lieux où l’on peut voir se pratiquer la méchanceté ou la pratiquer soi-même. Ce sont les insultes, les menaces et le harcèlement contre la journaliste Nadia Daam par des participants d’un forum du site jeuxvideo.com, en novembre dernier. Ce sont les "clashs" ou les attaques régulières de Yann Moix et Christine Angot dans l’émission télé "On n’est pas couché". Ce sont des injures, des grossièretés dirigées vers des personnalités, des journalistes, des militants, des utilisateurs lambda sur Twitter, Facebook ou encore YouTube.

"La méchanceté en actes à l’ère numérique". François Jost, CNRS Editions, 192 p., 20 euros. ©doc

Quand les sarcasmes et piques acerbes qu’on faisait en petit comité – et sans le ou la principal(e) concerné(e) – se font sur la place publique, qu’est-ce que cela dit de nous, de nos modes de relation, de notre société? Le sémiologue français, François Jost, s’est penché sur cette question. Dans son tout dernier ouvrage, "La méchanceté en actes à l’ère numérique" (CNRS Editions), il étudie d’où viennent ces actes de méchanceté médiatiques et vers où ils vont.

Commençons par circonscrire ce qu’est la méchanceté.

Je pars de l’opposition que fait le philosophe Vladimir Jankélévitch entre être méchant et accomplir des actes méchants. J’étudie les actes relevant de la méchanceté, qu’on peut tous faire, sans pour autant que la méchanceté soit un trait de caractère qui perdure. Et j’analyse ces actes à travers des supports objectivables: les unes de journaux, les couvertures, les émissions, les commentaires sur certains forums… Les actes de méchanceté, c’est salir l’autre, chercher à le dégrader, essayer de lui faire du mal. Cela commence avec la médisance, tourner l’autre en ridicule pour aller jusqu’à la cruauté et à la haine.

C’est via votre expérience personnelle – vous teniez une chronique hebdomadaire sur le site de L’Obs – que vous en êtes venu à étudier la méchanceté?

Oui et non. Non, dans la mesure où j’avais déjà fait un livre qui s’appelle "Les nouveaux méchants", sur les fictions américaines, donc je m’étais déjà intéressé à cette question. Oui, effectivement, parce que pendant plus de quatre ans j’ai tenu ces chroniques et j’étais parfois confronté à certaines personnes extrêmement méchantes dans leurs commentaires, qui m’attaquaient personnellement, des trolls, comme on dit. Et du coup, comme ça m’interpellait, j’en ai fait un sujet de recherche pour comprendre ce phénomène qui est tout autour de nous et que chacun peut expérimenter.

Pour analyser ce phénomène, vous remontez aux années 1960 avec le magazine Hara-Kiri. Pourquoi avoir choisi ce point de départ?

Ce n’est jamais facile de définir un acte méchant. Or Hara-Kiri se revendiquait "bête et méchant", c’était un point d’appui commode pour voir ce que cela signifie. La méchanceté clamée par Hara-Kiri relevait de la satire sociale et de l’humour noir. Mais dès le départ, et ils le disent très explicitement, ils n’ont pas de têtes de Turc, ils n’attaquent pas quelqu’un sur des défauts physiques ou des attitudes. Ils usent de deux sortes de méchanceté: la satire sociale et politique, qui est parfois très dure. Hara-Kiri plaisante, ridiculise certaines décisions du pouvoir gaulliste en place; et l’humour noir, c’est-à-dire rire avec les choses qui nous font peur, qui nous dégoûtent, qui sont taboues comme la mort ou la peine de mort à l’époque. L’humour noir, c’est rire de sa condition.

"La méchanceté n’a pas changé au cours des siècles, mais elle a trouvé des moyens différents de s’exprimer."

Est-ce par la télévision qu’un tournant a été pris vers un rire aux dépens d’un autre, vers le jugement et la sentence?

La méchanceté n’a pas changé au cours des siècles, mais elle a trouvé des moyens différents de s’exprimer. Et donc j’ai essayé de trouver les conditions qui lui ont permis d’éclore aussi fortement sur les réseaux sociaux. Et dans les premières conditions, il y a la mise en spectacle. Je pars de Guy Debord qui a mis en avant cette célèbre "société du spectacle", mais dans son sens beaucoup plus précis que celui qu’on utilise d’habitude, à savoir que tout devient du visible, du vu et qu’on perd de vue, si je puis dire, le vécu. C’est-à-dire qu’il y a une représentation qui est purement spectaculaire de la vie. Et ce qu’il a écrit en 1967, on le voit très bien se vérifier avec la télévision des années 80, et plus encore des années 90, où l’on met la vie des gens en spectacle.

J’oppose la démarche documentaire qui est un face à face, sans effets, où l’on va chez les gens qui se confient, à celle des reality-shows où les gens viennent, en studio, raconter leur vie la plus intime devant tout le monde. Et avec la téléréalité, où on est sanctionné ou non par le vote des gens qui ont le pouvoir de maintenir ou pas tel individu dans l’émission. À partir de là, on rentre dans un jugement continuel sur ce qui est vu. On n’est plus dans l’empathie comme on l’a dit au début des talk-shows. Mais l’autre devient un spectacle qu’on juge: est-il bon ou mauvais, beau ou laid, etc.

Vous prenez l’exemple de l’émission "Psy-Show", l’une des premières à amener le très intime à la télévision et qui a pu, involontairement ou non, ouvrir la brèche au jugement continuel.

Après l’arrivée de la gauche au pouvoir on a voulu laisser le citoyen s’exprimer. C’était comme une sorte de conquête: les gens ordinaires ont le droit de passer à la télévision. Et "Psy-Show" formulait la promesse d’arranger les choses avec un psychanalyste très connu à l’époque. Il y avait de l’empathie, de la compassion et, en conséquence collatérale, le jugement. Avec la téléréalité, vingt ans après, ce qui change, c’est que le jugement devient quasiment le but de l’émission. Dans les premières émissions de "Loft Story" on dit bien "c’est vous qui allez juger, c’est vous qui allez exclure ou garder les gens". On passe très vite de critiquer à condamner, et la télévision en est une parfaite illustration. Au départ, c’est le droit de critiquer, de conseiller, d’apporter des éléments à la personne qui est au milieu du spectacle et très vite, ça devient un jugement, et un jugement exécutoire. Le jugement est devenu un ferment de ces émissions comme "Un dîner presque parfait", "Bienvenue chez nous", "Quatre mariages pour une lune de miel".

©Flor Aguilar

Dans ces émissions, ce que le producteur et ce que le spectateur cherchent, c’est justement la méchanceté, non?

C’est ça. Je ne condamne pas les médias. Le spectateur tient une place extrêmement importante. Il n’y aurait pas ces émissions si le spectateur n’avait pas cette méchanceté en lui. Cela a quelque chose de mystérieux. Burke, philosophe du XVIIIe, le faisait remarquer: comment se fait-il qu’on ait du plaisir à regarder une tragédie? Et Lucrèce relevait qu’il est agréable d’être sur le rivage quand les bateaux sont en train de lutter contre la tempête. Il y a ce sentiment en nous, décrit de nombreuses fois, par lequel on prend un certain plaisir à regarder l’autre se débattre dans des problèmes quand soi-même on est tranquillement assis dans un canapé.

Dans les ressorts de ces émissions de téléréalité ou talk-shows, transgresser la politesse, cela fait plus vrai, plus authentique, relevez-vous. Pourquoi?

C’est une idée qui existe pour la télévision, et qui est aussi très forte sur internet, c’est qu’avec cet accès facile à la télé ou à internet on aurait quelque chose qui remet en cause les conventions sociales, on pourrait s’en affranchir. On voit que tout geste outré – jeter un verre d’eau à la figure de l’autre; ou dire très brutalement qu’on déteste ce qu’il a fait – paraît plus authentique parce que ça mettrait de côté la politesse, la courtoisie qui seraient des sortes d’habillages hypocrites de la société. Au lieu de cacher son jugement et de le garder pour l’après-repas comme on le fait quand on va chez des amis et qu’on rentre en voiture, là, le fait de l’asséner devant les gens ça signifierait qu’on s’affranchit des codes de la société, qu’on est plus authentique.

Les réseaux sociaux – où chacun peut s’adresser directement à l’autre – ont-ils été un marqueur dans ce développement de la parole méchante?

Les réseaux sociaux amplifient les conditions que j’ai décrites avant:

  • Chacun devient centre du monde et peut se donner en spectacle;
  • Le jugement est banalisé (avec notamment les cotes qu’on donne aux restaurants, hôtels, etc.);
  • L’anonymat est accessible.

Tout cela raconte l’affrontement entre "le peuple" – Debord parle de "la plèbe", Hara-Kiri de "la masse" – et les élites. Tout d’un coup, on pourrait s’adresser directement aux élites ou s’en passer. Ainsi la critique des restaurants pour laquelle il y avait des guides, Gault et Millau, Michelin, alors que maintenant n’importe qui peut dire "ce resto est infecte" ou "il est très bon".

Il y a une sorte de protestation, de démocratisation du jugement. C’est sans filtre et donc ça peut être violent. Et même, on peut se passer du jugement, la cotation par étoiles suffit. Peu importe si un chauffeur Uber perd son job après une mauvaise cotation. Internet permet une sorte de revanche sociale. Tout le monde déplore la brutalité du capitalisme d’aujourd’hui où on peut licencier des gens facilement, jeter dehors un animateur, mais chacun fait la même chose en "bashant" un restaurant, par exemple.

"Il y a une sorte de protestation, de démocratisation du jugement. C’est sans filtre et donc ça peut être violent."

À la fin de votre ouvrage, vous concluez qu’on peut voir dans cette expansion des domaines de la méchanceté, une nouvelle lutte des classes.

Oui. Pour deux raisons. La première, c’est que beaucoup d’émissions mettent face à face des gens aux goûts très différents. Par exemple une grande bourgeoise et une personne d’une catégorie sociale plus basse qui, par définition, ne pourront pas s’entendre et qui ne se seraient probablement pas rencontrées dans la vie. Au spectateur, on montre que le goût, c’est le dégoût du goût des autres, comme le pointait Pierre Bourdieu. On va opposer des goûts et c’est cela qui fait les classes. Par exemple, les gens arrivent dans un hôtel et considèrent que la chambre est affreuse, sans se rendre compte, en général, que quand ils disent "c’est affreux", c’est leur vision et leur catégorie sociale qui font que ce n’est pas leur goût. La chambre n’est pas forcément affreuse.

La deuxième, c’est la lutte contre les élites. Sur internet, on détruit le statut social de certaines personnes considérées comme élites: on va se moquer du philosophe ou du sémiologue, alors qu’on ne se moquera pas, en général, des professions légitimes comme le médecin ou l’avocat. Il s’agit de déboulonner les statuts. Tout le monde doit se retrouver à égalité, on n’admet plus le discours, notamment, des intellectuels – qu’on accuse parfois de tous les maux, d’être à la tête de l’État et de ne rien comprendre, et donc de mal diriger. C’est une sorte de lutte entre catégories sociales. Ce que revendique un certain nombre de trolls, c’est-à-dire des personnes qui viennent gêner la conversation sur internet, c’est qu’on peut parler avec n’importe qui et à propos de tout, d’autant plus qu’on peut prendre un pseudonyme. C’est vu comme quelque chose de beaucoup plus direct, sans médiation. ça aboutit à certains caractères du populisme qui, justement, disent "arrêtons les médiations, parlons directement entre nous, que le peuple puisse s’exprimer".

Vous lui voyez quel avenir, à moyen et long terme, à cette méchanceté?

Je pense que c’est un symptôme. Celui de luttes qui existent beaucoup plus violemment dans la société et qui peuvent éclater. Des oppositions fortes entre différentes catégories sociales. Je pense qu’il faut une modération forte pour réguler cette méchanceté sur les réseaux sociaux. On ne peut pas laisser dire n’importe quoi. Mais en même temps, on doit faire attention à ne pas brider la liberté d’expression. Il faut de la satire sociale, de l’humour noir qui est la politesse du désespoir, mais en revanche il faut faire très attention à tout ce qui est dénonciations calomnieuses, lynchages médiatiques. Un des problèmes que posent les médias, c’est que presse et télévision – qui sont parfois dans des situations difficiles – servent de caisses de résonance aux réseaux sociaux et parfois amplifient la méchanceté. Quand une personne est "bashée" par d’autres sur Twitter, si on n’en parle pas, ça s’éteint. Mais si vous avez un journaliste qui trouve cette polémique intéressante et qui en parle, ça va la raviver. Parfois il vaudrait mieux laisser mourir des polémiques qui concernent une poignée de personnes car, reprises dans les médias, elles deviennent incontrôlables.

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