interview

Marek Halter: "Il faut d'urgence réconcilier les grandes religions"

Marek Halter ©Hollandse Hoogte

Le XXIe siècle marque le retour des grandes religions. Elles viennent combler le vide laissé par les défuntes idéologies du XXe siècle (communisme, fascisme et capitalisme). Mais pas toujours au bénéfice du genre humain, comme nous le montrent chaque jour les guerres au Moyen-Orient et les attentats dans nos villes.

Marek Halter, lui, connaît bien les trois grandes religions monothéistes. Il s’est même efforcé de les rapprocher (à défaut de les réconcilier) à travers des portraits romancés de femmes rencontrées dans les textes sacrés: "Sarah" (2003), "Tsippora" (2003), "Lilah" (2004), "Marie" (2006), "La reine de Saba" (2008), "Khadija" (2014), "Fatima" (2015) et "Aïcha" (2015).

Inlassable bâtisseur de ponts entre les cultures et les religions, Marek Halter a décidé dans son nouveau livre de réhabiliter Eve, "la plus calomniée des femmes de la Bible". Celle qui, en goûtant la première au fruit défendu, a entraîné l’homme (Adam) sur la voie du péché et du vice. L’écrivain français nous montre pourtant qu’Eve a bien fait de croquer le fruit défendu. "Tandis qu’Adam dort dans son jardin, Eve est à l’origine de notre libre arbitre. Si on avait suivi Adam, on serait encore en train de dormir dans nos sillons."

Que nous enseigne aujourd’hui le mythe d’Adam et Eve?

Prendre comme modèle le premier couple – certes imaginaire – de l’histoire de l’humanité, c’est gratifiant car chacun s’y reconnaît. Cette histoire, elle parle de nous. On rejette la faute sur l’autre. C’est quoi le bien et le mal? Ça parle aussi de l’incompréhension qui est à la base de toutes les formes de violences. Toutes nos questions existentielles sont résumées dans ce récit qui ne fait que trois pages sur l’ensemble du livre de la Genèse.

Les phrases clés

"Au lieu de réfuter un à un les arguments du FN, faisons plutôt rêver les gens d’un autre monde, plus fraternel."

"Quand un enfant a mal, il crie: maman! Quand un peuple souffre, il se raccroche à Dieu."

Adam, aussi, a goûté au fruit interdit tendu par Eve. Pourquoi ne partage-t-il pas la responsabilité du péché originel?

Parce que ce sont des hommes qui ont écrit l’histoire et la mythologie. Et que les hommes se déchargent des responsabilités sur les femmes.

Pourquoi la femme est-elle souvent mal considérée par les grandes religions? D’une manière ou d’une autre, elle se retrouve toujours coupable de quelque chose.

Je respecte ceux qui croient dans des textes considérés comme révélés. J’ai voulu donner à ces textes une dimension universelle. J’ai voulu montrer aux gens qui vivent dans la religion qu’à l’origine, les religions ne sont pas misogynes. Au début des civilisations, les femmes avaient autant si pas davantage de responsabilités que les hommes.

Pourquoi de plus en plus de femmes décident-elles de porter le voile et de s’installer dans une culture de soumission aux hommes?

Il faut distinguer deux situations. Il y a celles qui se soumettent par tradition. Elles font comme leurs mères et leurs grands-mères ont toujours fait. Et elles y trouvent même un certain contentement. Par ailleurs, vous avez de jeunes musulmanes pour qui porter le voile est un défi. C’est une réaction au mépris qu’elles ressentent à l’égard de leur culture. Elles portent le voile pour nous emmerder en quelque sorte…

Comment expliquer ce qui ressemble fort à un complexe d’infériorité?

C’est très simple. Prenez mes camarades Manuel Valls ou Alain Finkielkraut: ils ne comprennent pas pourquoi les musulmans de France ne s’assimilent pas comme l’ont fait avant eux les républicains espagnols ou les juifs d’Europe centrale. Mais ces situations ne sont en rien comparables. Mes parents ont vécu comme un miracle le fait d’être accueillis en France. La France ne leur devait rien. Ils étaient prêts à sacrifier leurs enfants pour la France en nous coupant de nos racines et de nos ancêtres. Notre histoire commençait avec Victor Hugo. Rien de tout cela avec l’immigration maghrébine pour qui la France fut une puissance occupante pendant un siècle. À leurs yeux, la France leur doit quelque chose. Notre erreur est de ne pas en avoir parlé avec eux. Nous n’avons pas non plus reconnu l’apport de leur culture à la civilisation occidentale. On parle de nos racines judéo-chrétiennes, mais on oublie de mentionner que ce sont les Arabes qui nous ont transmis les mathématiques et bien d’autres choses.

Si la femme est plus réfléchie que l’homme, comment expliquer que certaines choisissent de rejoindre l’Etat islamique ou de commettre un attentat chez nous?

Parce qu’exercer son libre arbitre nécessite du courage. Se laisser prendre en charge est tellement plus facile.

CV express
  • Né à Varsovie en 1936, il fuit le ghetto. Il arrive à Paris en 1950.
  • À travers ses écrits et ses contacts, il milite sans relâche pour la paix au Proche-Orient.
  • Naturalisé français en 1980, il participe à la création du mouvement SOS Racisme en 1984.
  • En 1992, il participe à l’organisation de rencontres secrètes entre Israéliens et Palestiniens dans le cadre du Processus d’Oslo.
  • Il a publié une vingtaine de livres, romans et essais.

L’humanité ne serait-elle pas plus paisible et plus apaisée sans les religions?

La déconfessionnalisation est un combat d’arrière-garde. Le monde a changé. Lors de la chute du Mur de Berlin en 1989, un tag sur un pan de mur énonçait: "Nietzsche est mort. Signé: Dieu." à ce moment-là, j’ai compris qu’on entrait dans un monde différent et que les Lumières, c’était fini. L’homme ne peut pas vivre sans espoir. Quand un enfant a mal, il crie: maman! Quand un peuple souffre, il se raccroche à Dieu.

Faut-il alors se plier aux dogmes des religions?

Non, il faut faire deux choses. Premièrement, il faut d’urgence réconcilier les grandes religions. Et deuxièmement, il faut les réformer de l’intérieur. Et surtout, éviter de donner des leçons de morale.

La réforme de l’islam ne viendra-t-elle pas d’abord des femmes, puisque ce sont elles qui font les frais des traditions et des dogmes?

C’est en effet ma conviction. En Iran et en Tunisie, ce sont les femmes qui descendent dans la rue pour réclamer la liberté. Dans ma série de portraits de femmes, trois sont issues du monde musulman. Au début, j’ai été un peu déçu car ces livres ne marchaient pas très fort. Mais une fois qu’ils sont sortis en format poche, ils se sont écoulés comme des petits pains. Pourquoi? Parce que les jeunes musulmanes n’ont pas nécessairement les moyens de s’acheter l’édition originale à 20 euros. Avec l’édition de poche, elles ont redécouvert leur histoire. Une histoire où les femmes étaient les égales des hommes.

"Eve", Marek Halter, éd. Robert Laffont, 360 pages, 21 euros ©rv

Adam et Eve, c’est le paradis perdu. Les populistes, aussi, veulent nous ramener en arrière en disant que c’était mieux avant: avant l’euro, avant la mondialisation, avant l’immigration. Comment y répondre?

J’ai publié le mois dernier dans Libération une carte blanche, intitulée: "Faites nous rêver." Au lieu de réfuter un à un les arguments du FN, faisons plutôt rêver les gens d’un autre monde, plus fraternel. Nous n’avons plus de rêves collectifs, si ce n’est Dieu. Mais au nom de Dieu, des gens se tuent entre eux. Nous avons omis de construire un discours positif. Nous aurions pu dire: nous sommes 66 millions de Français et voilà les richesses dont on dispose. Voyons comment les répartir. Angela Merkel a fait cet exercice en acceptant 900.000 réfugiés dans un pays confronté à une chute de la natalité.

Et que dire aux jeunes de nos banlieues tentés par le radicalisme?

Dans les années 70, nous avons affrété avec MSF, Kouchner, Montand et d’autres, un bateau pour aller sauver des boat people. Pourquoi ne pourrions-nous pas entreprendre la même chose avec les jeunes de nos banlieues? On pourrait les emmener sauver des gens en Méditerranée, avec un reportage télévisé à la clé. Ce serait valorisant pour eux et ils pourraient séduire les nanas avec leurs exploits en mer. Au lieu de cela, on leur donne des leçons. Le problème, c’est que nous n’avons pas tellement de temps devant nous. Car nos ennemis, les idolâtres de Daech, continuent à faire leur travail: ils tuent en Syrie et chez nous, ils investissent internet avec leur propagande.

L’Europe a-t-elle une responsabilité dans la tragédie d’Alep?

Pas une responsabilité directe. Mais nous avons fauté en nous conduisant comme Ponce Pilate. En nous lavant les mains face à la tragédie qui se déroule sous nos yeux. L’attitude des Européens ressemble étrangement à celle de Noé lors du déluge. Alors que tout le monde se noie, il repousse les malheureux qui s’agrippent à son bateau. Pas par méchanceté mais pour éviter de couler lui-même avec eux. Je ne dis pas qu’il faut installer chez nous tous les réfugiés de la planète, mais on pourrait au moins les accueillir un temps.

"Eve", Marek Halter, éd. Robert Laffont, 360 pages, 21 euros

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