interview

Mario Vargas Llosa: "Je n'écris pas dans un but politique"

L'écrivain Mario Vargas Llosa, à son domicile à Madrid, en 2017. ©© Christopher Anderson / Magnum Photos

La passion pour l'écriture de l'Hispano-Péruvien Mario Vargas Llosa, prix Nobel de Littérature, est intacte. A 84 ans, sa capacité d'indignation pour les développements politiques et sociétaux actuels et passés ne s'est pas émoussée.

Plus de six décennies. Cela fait bien longtemps que Mario Vargas Llosa a attrapé le virus de la littérature. Mais son amour et sa passion pour l’écriture continuent d’animer cet Hispano-Péruvien de 84 ans. Tout comme son indignation pour les développements politiques et sociétaux actuels et passés, qui se fait sentir dès le début de notre conversation en ligne. 

Cet engagement politique a aiguillonné Vargas Llosa pendant toute sa vie et se retrouve régulièrement dans son œuvre. Il y a plus de 50 ans, dans "Conversation à la cathédrale", il réglait ses comptes avec la dictature de droite du général Manuel Odria dans son pays natal, le Pérou. Et il y a 20 ans, dans son livre "La Fête au bouc", il descendait en flammes le régime dictatorial de Rafael Leonidas Trujillo en République dominicaine. "Je n’ai pourtant aucune vocation politique", souligne Vargas Llosa depuis sa résidence en Espagne. "J’écris sur la politique parce que je considère qu’il est de mon devoir de trouver des solutions aux problèmes."

Bio express

  • Né le 28 mars 1936 dans une famille de la classe moyenne à Arequipa (Pérou). 
  • A étudié la littérature et le droit à l’Université de San Marcos à Lima. 
  • A lutté contre la dictature militaire du général Manuel Odria (1948-1956) au Pérou. 
  • Au début, était un sympathisant communiste, mais est devenu partisan du libéralisme
  • En 1990, s’est porté candidat à l’élection présidentielle au Pérou. 
  • Ecrit des romans, des essais, des pièces de théâtre, des articles de presse, etc. 
  • Parmi ses livres les plus célèbres, on trouve "Les chiots", "La fête au bouc", "Conversation à la cathédrale", "Tante Julia et le scribouillard" et "La guerre de la fin du monde". 
  • S’est vu décerner de nombreux prix internationaux prestigieux, comme le Premio Principe de Asturias (1986), Premio Planeta (1993), Premio Cervantes (1994) et le prix Nobel de Littérature (2010). 

Dans son nouveau roman, "Tiempos recios" (pas encore disponible en français), il décrit le coup d’Etat de 1954 au Guatemala. Avec le soutien du service de renseignement américain – la CIA –, qui a accusé à tort Arbenz d’être communiste, le militaire médiocre Carlos Castillo Armas a renversé le président élu démocratiquement, Jacobo Arbenz. L’écrivain se souvient encore de cette révolution. "J’étudiais à l’université lorsque le gouvernement Arbenz est entré en fonction au Guatemala. En tant que jeunes Péruviens, nous étions particulièrement intéressés par ce qu’il se passait au Guatemala. C’était le premier régime élu démocratiquement en Amérique latine, prêt à réformer le pays avec l’approbation du Parlement. Ces réformes étaient importantes dans un pays qui vivait encore au Moyen-âge."

Qu’est-ce que ce coup d’Etat militaire a provoqué auprès des jeunes d’Amérique latine?

Nous étions très touchés et nous ne savions plus quoi penser. Les militaires prétendaient que leur mainmise sur le pays était nécessaire parce que sous Arbenz, le Guatemala serait devenu un pays satellite de l’Union soviétique. Mais nous ne pensions pas que les réformes auraient précipité le pays dans les bras du communisme. Il ressort par ailleurs d’une série de documents du gouvernement américain qu’Arbenz ne voulait absolument pas installer un régime communiste. C’était simplement un coup monté des propriétaires terriens et du géant américain de la banane, United Fruit Company (prédécesseur de Chiquita Brands International, NDLR), qui bénéficiait d’un monopole en Amérique centrale et dans les îles environnantes et craignait de perdre ses privilèges.  En réalité, Arbenz était très pro-américain. Il avait un objectif: prendre les Etats-Unis comme modèle et faire de son pays un Etat démocratique où les entreprises paieraient des impôts. Pour United Fruit, c’était une idée révolutionnaire. A cause de ses liens étroits avec les dictateurs latino-américains, l’exploitant de plantations de bananes n’avait jamais payé la moindre taxe. Pas un seul petit dollar! (il s’emporte

Dans votre livre, vous soutenez que l’interventionnisme américain a eu un effet contre-productif au Guatemala. Leur ingérence a ralenti la démocratisation de l’ensemble du continent et a attisé l’anti-américanisme dans la région.

"Sans le coup d’Etat au Guatemala, la révolution cubaine ne serait peut-être jamais devenue aussi extrême et communiste."

Le coup d’Etat a en effet eu d’énormes répercussions dans toute l’Amérique latine. Avec ce putsch, les Américains ont poussé de nombreux jeunes de la région vers l’extrême gauche. Nous ne pensions plus qu’il était possible de mettre en œuvre des réformes profondes et de créer de la prospérité de manière démocratique. A nos yeux, ce n’était possible que grâce à une révolution, comme à Cuba. Saviez-vous que Che Guevara était au Guatemala en 1954, au moment du coup d’Etat ? Il a ensuite convaincu les leaders de la révolution cubaine qu’il n’y avait qu’une seule façon de réussir: détruire l’armée existante et rejoindre l’Union soviétique. Sans le coup d’Etat au Guatemala, la révolution cubaine ne serait peut-être jamais devenue aussi extrême et communiste. N’oubliez pas que le premier programme de Fidel Castro était plus proche de la social-démocratie.

Dans le livre, vous mélangez l’histoire et la fiction. Quelle est la partie la plus importante ?

Soyons clairs: ‘Tiempos recios’ est un roman. J’ai pour habitude de mélanger les faits historiques et la fiction dans mes romans. Dans ce cas, j’ai fidèlement respecté les faits historiques, avec comme fil conducteur des documents du ministère des Affaires étrangères américain. J’ai utilisé mon imagination pour les choses qui n’ont rien à avoir avec les faits réels.

Au XXe siècle, l’interventionnisme américain en Amérique latine ne s’est pas limité au Guatemala...

Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, nous étions en pleine guerre froide. Les Etats-Unis et l’Union soviétique menaient une lutte acharnée pour obtenir pouvoir et influence. Dans le cas du Guatemala, le géant américain de la banane United Fruit a exploité cette rivalité pour diffuser de fausses informations sur Arbenz.  Les mensonges sur les accointances communistes d’Arbenz ont été relayés aux Etats-Unis, surtout par des journaux en vue comme The New York Times, The Washington Post et The New Yorker. Tous ont publié le récit de l’infiltration soviétique au Guatemala.  Ce fut probablement la première fois que des fake news ont joué un rôle capital en politique, bien avant que cette appellation n’ait été officialisée.

Dans la société actuelle, les fausses nouvelles sont omniprésentes. D’après vous, ce phénomène représente-t-il la menace la plus importante pour la démocratie?

"Les fake news sont un grand défi pour les pays démocratiques."

Les fake news sont certainement dangereuses. Elles peuvent gravement perturber la réalité politique. En particulier dans les pays où il n’existe aucun moyen de lutter contre elles de manière indépendante et où les médias et les journalistes sont sous influence. En Europe occidentale, les journaux indépendants font parfois défaut. Et les bons journalistes n’ont pas souvent les moyens de révéler toute la machinerie. L’Europe occidentale a besoin de moyens supplémentaires pour bloquer les fausses informations. Sinon, les fake news auront un effet dévastateur sur la politique. Avec des fausses nouvelles, la population pourrait faire tomber un gouvernement. C’est pourquoi ce phénomène est un grand défi pour les pays démocratiques.

©© Christopher Anderson / Magnum Photos

Pendant le mandat présidentiel de Barack Obama, les Etats-Unis ont rétabli des liens diplomatiques avec Cuba pour la première fois depuis plusieurs décennies. Son successeur Donald Trump a changé de cap et a imposé de nouvelles sanctions. Il essaie également d’affaiblir les régimes politiques du Venezuela et du Nicaragua avec des mesures répressives. Est-ce la tactique actuelle pour maintenir une certaine influence en Amérique latine?

"Pour de nombreux pays, les Etats-Unis étaient un exemple à suivre. Le pays était considéré comme le leader du monde libre. Cette situation a changé de manière dramatique pendant le mandat de Trump."

Barack Obama a positivement influencé les pays d’Amérique latine. Pour les Etats-Unis, il était en soi une révolution en tant que premier Afro-Américain à occuper la Maison-Blanche. C’était très important d’un point de vue social. De plus, il a soutenu la démocratie en mettant en œuvre d’importantes réformes. Des réformes comparables à celles qu’Arbenz voulait introduire dans les années ’50 au Guatemala. Mais je pense que l’influence d’Obama aux Etats-Unis a disparu. Sinon, un personnage comme Trump n’aurait jamais été élu. Trump est une catastrophe pour l’Amérique, un désastre pour le monde libre. Il entretient des relations pour le moins curieuses, non seulement avec les alliés traditionnels des Etats-Unis, mais aussi avec leurs ennemis historiques. Je pense que Biden compte de nombreux sympathisants en Amérique latine, tout comme en Europe occidentale, même si la personnalité du démocrate ne soulève pas beaucoup d’enthousiasme. Mon analyse, c’est que pour de nombreux pays, les Etats-Unis étaient un exemple à suivre. Le pays était considéré comme le leader du monde libre. Cette situation a changé de manière dramatique pendant le mandat de Trump. Beaucoup de gens espèrent que les Etats-Unis de Biden retrouveront leur rôle traditionnel.

La Chine joue-t-elle aujourd’hui un rôle plus important que celui des Etats-Unis en Amériques latine et centrale?

A l’heure actuelle, la Chine est dans tous les cas le plus gros investisseur en Amérique latine. Prenons le Pérou. Pendant longtemps, l’Espagne y fut le plus gros investisseur. Aujourd’hui, c’est la Chine. Les Chinois achètent des mines et créent des entreprises. Avec un seul objectif: assurer leur approvisionnement en matières premières. Savez-vous ce qui est désolant? C’est qu’on ne compte que très peu d’investisseurs américains actifs en Amérique latine. Il est clair que la Chine s’est attribué le rôle des Etats-Unis.

En Amérique latine, les gens descendent dans la rue pour manifester contre des gouvernements élus démocratiquement. Est-ce un passage obligé pour qu’un pays atteigne sa maturité démocratique?

Il y a cinq ou dix ans, les jeunes pensaient que seule une révolution pouvait faire basculer une situation. Cette idée a entre-temps disparu. Les conditions pour devenir une démocratie mature sont donc remplies. Un des principaux problèmes de l’Amérique latine, à quelques exceptions près comme le Costa Rica et l’Uruguay, c’est la corruption. Les ministres et les fonctionnaires utilisent leur pouvoir pour s’enrichir. La corruption demeure le principal obstacle pour que des démocraties saines s’installent durablement sur le continent.

Dans vos livres, les problèmes sociaux comme la corruption, mais aussi les révolutions politiques et les intrigues constituent souvent un fil rouge. Vous avez publié des éditoriaux avec des avis tranchés sur le séparatisme catalan et en 1990, vous avez même tenté votre chance à la présidence du Pérou. La politique fait-elle partie intégrante de votre métier d’écrivain?

Non, absolument pas. Ma vocation, c’est d’être écrivain! J’écris sur la politique parce je considère qu’il est de mon devoir de trouver des solutions aux problèmes. Mais je n’ai aucune ambition politique. J’ai en effet été candidat aux élections présidentielles au Pérou, mais ce fut un accident de parcours. Je me suis présenté à cause de pressions de mon entourage, mais ce n’était pas ma vocation. J’ai donc été soulagé quand le peuple péruvien a choisi un autre candidat (Alberto Fujimori, NDLR). J’ai trouvé cela fantastique. (il éclate de rire)  

Ecrivez-vous sur la politique pour mettre les lecteurs en garde contre certains phénomènes ou pratiques ? Pour les éduquer?

J’espère que mes livres, mes essais et mes articles permettent aux gens de mieux comprendre la période troublée que traverse actuellement l’Amérique latine. Mais je n’écris pas pour atteindre des objectifs politiques. Pas du tout. J’aime la littérature. J’admire les grands écrivains, pas les politiciens. Je souhaite qu’on se souvienne de moi comme écrivain, pas comme politicien!

Vous êtes en tout cas reconnu en tant qu’écrivain. En 2010, vous avez obtenu la plus belle consécration dont un écrivain puisse rêver, le Prix Nobel de Littérature.

Ce prix fut une grande surprise (il rit). Je ne m’y attendais absolument pas. Savez-vous quel est le gros problème avec un Prix Nobel de Littérature? Dès que le spectacle de la remise du prix est terminé, les gens vous considèrent comme une espèce de statue, comme un écrivain mort alors que vous êtes toujours là.  C’est pourquoi j’essaie depuis dix ans de prouver que je suis encore vivant, que je ne suis pas devenu une statue. J’espère que mes lecteurs me voient ainsi.

Au fil des années, vous vous êtes essayé à de nombreux genres. Vous avez écrit des romans, des pièces de théâtre, des essais, des articles de presse, des éditoriaux… Quel est votre genre préféré?

C’est le théâtre! Je préfère écrire des pièces de théâtre plutôt que des romans. Mais quand j’ai commencé à écrire, le théâtre était peu développé au Pérou. Il était donc plus que probable que mes pièces ne seraient jamais jouées. C’est ainsi que j’en suis arrivé à écrire des romans.

Quels sont vos auteurs préférés?

J’en ai plusieurs. J’ai beaucoup d’admiration pour l’écrivain russe Léon Tolstoï et son livre "Guerre et Paix". Je l’ai lu et relu. Idem pour "Don Quichotte" de l’Espagnol Miguel de Cervantès.  En littérature plus contemporaine, je suis un grand admirateur de "La condition humaine" d’André Malraux. Ce livre n’est pas apprécié à sa juste valeur à cause de la position politique de Malraux, qui était très proche de Charles de Gaulle. C’est injuste, car je trouve ce roman formidable. Peut-être un des meilleurs livres du siècle dernier.  J’ai récemment écrit un essai sur Jorge Luis Borges. J’ai beaucoup de respect pour lui, même si nous sommes très différents. Il a développé une espèce d’univers fantastique, alors que je suis plutôt réaliste.

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