Matthieu Bonhomme rend Lucky Luke à son créateur, et à lui-même

Dans un très bel album à tiroirs et à lectures multiples, Bonhomme s'interroge sur la propriété du personnage et sur les motivations de l'auteur.

Sa reprise de Lucky Luke, il y a bientôt 5 ans, avait franchement marqué. Un récit enlevé, de l'humour, des références, un dessin hors normes tout en souplesse. Et surtout, Mathieu Bonhomme affichait un profond respect pour le cowboy solitaire, dans "L'homme qui tua Lucky Luke". L'accueil du public et de la critique fut à la hauteur.

Mais depuis Bonhomme n'a cessé de s'interroger sur sa légitimité à reprendre le personnage et l'univers créé par Morris puis Goscinny. "Le premier ne devait être qu'un one shot, une aventure sans lendemain. Je n'avais pas et je n'ai toujours pas d'ailleurs la prétention d'en faire une série parallèle. Je me suis donc posé des questions sur la paternité du héros, j'ai essayé d'en trouver le sel, de démonter les codes et les conventions qui l'entourent."

Et il le fait pour une part avec humour, comme pour l'addiction au tabac traité comme un running gag. Mais aussi avec une approche quasi philosophique. "Pourquoi veut-on s'approprier un personnage comme celui-là?", s'interroge encore Bonhomme. "On peut le faire par amour pour le personnage lui-même, on peut le faire pour l'argent, on peut le faire par défi, pour le pouvoir que cela donne ou encore pour prendre de l'expérience et de la stature..."

Pour répondre à cette question et à ces motivations, Bonhomme tisse un récit truffé de références au genre western dans sa construction avec moult plans cinématographiques classiques. Mais tout son récit comporte une double lecture, voire davantage encore.

Wanted Lucky Luke

Matthieu Bonhomme, Lucky Comics, 68 p., 15 EUR

*****

Mise à prix

Après l'avoir "tué" dans "L'homme qui tua Lucky Luke", Matthieu Bonhomme fait du cowboy solitaire un homme recherché dont la tête est mise à prix. Dans sa cavale, il croisera trois sœurs jolies comme des cœurs, des Indiens patibulaires, des malfrats bien méchants et des tuniques bleues qui arrivent forcément au dernier moment. Les trois sœurs n'ont de cesse que de draguer très ouvertement ce cœur solitaire, les Indiens le veulent pour ses pouvoirs quasi surnaturels, les malfrats veulent la récompense promise et le colonel de cavalerie voit dans sa capture une opportunité d'avancement. L'amour, le pouvoir, le fric ou la carrière...

Bonhomme pousse la métaphore plus loin encore. Écartelé, quasi mis en croix par ces quatre forces, après une traversée du désert peuplée d'embuches et de tentations, entouré de serpents tout au long du récit, Lucky Luke atteint une dimension presque mystique!

Mis en croix par ces quatre forces qui veulent se l'approprier, Lucky Luke atteint une dimension presque mystique!

Mais in fine, à qui appartient le personnage, si ce n'est, on s'en doute, à aucun de ces quatre "prétendants". À son créateur uniquement? René Goscinny en l'occurrence, croqué dans le récit sous les traits d'un malfrat. À noter que Bonhomme fait du scénariste le "père" de Lucky Luke, davantage que Morris, son dessinateur et véritable créateur. Une manière de rendre hommage au scénariste de l'âge d'or de la série. Lucky Luke lui dit, les yeux plissés par la concentration: "Je suis tout à toi!" Avant de le vaincre en duel...

Le héros n'appartiendrait donc qu'à lui-même? En digne solitaire qu'il est! Mais pourquoi cette convention? Confronté dans ce récit à des femmes, comme il ne l'a jamais été jusqu'ici, Luke refuse leurs avances. Poliment, sans les fuir, mais il refuse. "Il a choisi sa solitude, au contraire de son sevrage tabagique qu'on lui a imposé. Lucky Luke est en couple avec l'aventure. Une relation avec une femme serait sans doute un adultère par rapport à son mythe", note encore Bonhomme.

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