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Maylis de Kerangal, autrice: "La fiction est par nature anachronique"

L'autrice Maylis de Kerangal. ©AFP

Dans "Canoës", l’autrice de "Naissance d’un pont" et "Réparer les vivants" se met à l’écoute de la voix humaine et de sa puissance d’incarnation.

Romancière maintes fois primée, membre du collectif Inculte, Maylis de Kerangal multiplie les identités vocales à travers 7 textes courts, incisifs, qui se mêlent à une novella centrale très autobiographique. Des voix de femmes qui racontent leur vie, leurs envies, leurs fêlures et leur solitude, et témoignent d’un fait avéré, relatif à la mue de la fréquence vocale féminine depuis les années 70…

"Canoës" se compose de 8 nouvelles, un genre auquel vous n’étiez pas revenue depuis "Ni fleurs ni couronnes", qui vient justement de sortir en poche?

Je voulais emboîter ces 8 textes comme un puzzle. Il y a une novella centrale, «Mustang», avec davantage de points de fuite, un hors champ important, comme dans les deux récits de «Ni fleurs ni couronnes». Autour viennent se greffer 7 textes ramassés, composés comme un roman en pièces détachées, une oscillation entre les genres littéraires. Pour moi la nouvelle est avant tout un cadrage: elle propose un focus sur une scène, une conversation, un souvenir fugitif, une émotion, un lendemain de fête. Certaines portent en elles des promesses romanesques, pourraient donner lieu à des histoires beaucoup plus vastes – j’aime qu’elles en contiennent la possibilité.

Le livre ouvre sur une histoire de mandibule préhistorique, période déjà explorée dans votre précédent roman, "Un monde à portée de main"…

Mon imaginaire est très travaillé par cette question de la préhistoire. La mandibule, c’est le seul os mobile de la face, et ça me plaisait de commencer un livre sur la voix dans la bouche d’un personnage. La dent de dinosaure, cette mâchoire du mésolithique, un rapport très géologique au paysage dans «Mustang»: tout cela rejoint un geste archéologique minimaliste, celui de collecter des débris, qui n’est pas très éloigné de mon travail d’écrivain. On pourrait penser qu’écrire c’est mener sa petite enquête avant de se mettre à inventer une histoire dans laquelle on va diluer ce matériel, alors que c’est le processus inverse: on commence par des motifs magnétiques – la voix, le fac-similé des grottes de Lascaux et Chauvet – et c’est le texte qui invente sa propre matière, qui conduit vers telle ou telle couleur qu’on cherche à attraper. La fiction conduit vers la documentation, et non pas l’inverse.

L'autrice Maylis de Kerangal. ©AFP

Dans ces nouvelles, vous saisissez des mondes très différents, qui se rejoignent par la voix et le deuil – l’absence comme un fil narratif qui sous-tendrait l’ensemble?

J’ai commencé à écrire ces textes pendant le premier confinement, au cours duquel on a tous découvert un monde vocal intensifié: on n’avait plus accès aux corps mais bien aux voix, via ces interminables conversations téléphoniques ou Zoom dont le visage est parfois absent, ou même grâce aux oiseaux qui chantaient plus fort. J’avais envie de donner toute la place à ces voix de femmes à l’oreille fine, qui peuvent entendre des soucoupes volantes. C’est comme une ligne de basse qui traverse le livre, cette question du pouvoir d’incarnation extraordinaire que possède la voix humaine, comme l’évoque Proust au téléphone dans «Du côté de chez Swann». Nos voix sur répondeurs téléphoniques échappent au temps, restent au présent. Le livre est construit sur cette émotion personnelle, cette tension autour de laquelle j’ai tourné, qui est la peur de perdre les voix des morts. Tant que je peux les reconvoquer, je garde une forme de présence, mais quand je sens qu’elles s’effacent, j’ai une terrible inquiétude.

"On pourrait penser qu’écrire c’est mener sa petite enquête avant de se mettre à inventer une histoire dans laquelle on va diluer ce matériel, alors que c’est le processus inverse."
Maylis de Kerangal
Autrice

"Mustang", la novella principale du livre, est très autobiographique.

Le roman n’a pas besoin d’être autobiographique pour être personnel, on peut y circuler à sa guise, c’est ça qui est splendide. Ici pourtant c’est bien le récit d’un séjour personnel à Golden, Colorado, au milieu des années 90, au cours duquel j’ai capté ma propre fréquence intérieure et me suis mise à écrire. J’ai beaucoup reconvoqué cette période pendant le confinement. J’y étais plongée dans un bain vocal totalement étranger face à cet anglais du Midwest très nasal, très accentué. Une langue de vieilles répliques de cinéma. C’est le motif autobiographique à partir duquel s’est construite cette histoire, avec des péripéties et des personnages fictifs ancrés dans cette banlieue de Denver, au pied des Rocheuses, où je voulais faire advenir une Amérique white trash, contrastant avec l’image mythique des Indiens massacrés. Une région chargée par la présence de Buffalo Bill, la ruée vers l’or, l’appel de l’Ouest…

La Grande Librairie | Maylis de Kerangal : sur la route

Une nouvelle du recueil pose la question de la biodiversité des voix féminines, qui auraient baissé depuis qu’elles ont accès aux lieux de pouvoir? En 50 ans, la voix des femmes aurait perdu 23 hertz?

Oui, ce sont des constatations sans explication biologique, qui portent sur des échantillons importants effectués dans plusieurs pays du monde – Allemagne, Canada, Nouvelle-Zélande. La voix des femmes vibrait auparavant à 220 hertz et serait passée à 180-190, tandis que celle des hommes vibre à 110. Est-ce une forme d’adaptation, de mue sociale? Une révolution vocale en marche depuis 1970? Se sont-elles conformées à l’idée que les voix graves sont plus autoritaires, ou ont-elles trouvé leur propre puissance? J’avais envie de prendre le féminisme par ce biais-là, à travers une dialectique entre deux amies. Le roman c’est le territoire de l’individu, du particulier, du singulier. Dans la nouvelle, la controverse se vit entre elles deux: l’une est prête à modifier sa voix pour intégrer les critères de genre et travailler en radio, tandis que l’autre s’en inquiète. Mais Zoé lui renvoie le fait que la petite voix aiguë se serait formée historiquement comme un leurre pour ne pas inquiéter les hommes. Cette question est plus complexe que ce qu’on pourrait croire.

"La voix des femmes vibrait auparavant à 220 hertz et serait passée à 180-190, tandis que celle des hommes vibre à 110. Est-ce une forme d’adaptation, de mue sociale?"
Maylis de Kerangal
Autrice

Vous avez évoqué le fait d’avoir écrit pendant le confinement: comment le Covid-19 va-t-il impacter les imaginaires des artistes et des écrivains?

La fiction est par nature anachronique. La littérature advient toujours dans un après-coup, pas dans le temps de l’actualité. Ces nouvelles ont été écrites pendant la pandémie et pour autant elles ne consignent pas cette expérience, dont la seule trace est peut-être la forme disloquée, pensive, rêveuse, cyclique et solitaire du livre. Un rapport à la vulnérabilité plus présent. On est loin d’en avoir fini avec le poids de l’actualité, or il nous faut trouver des formes indépendantes de cette actualité pour dire comment tout ça nous a traversé, ce qui a changé. Travailler les motifs de la pandémie, la viralité présente dans tous les champs de la société – l’accompagnement des morts, le renversement des métiers vus comme essentiels, le rapport à l’espace et au temps – ne pourra se faire que plus tard, quand on en sera sortis.

Nouvelles

Maylis de Kerangal

Nouveauté: «Canoës», Verticales, 160p., 16,50 euros

Sortie en poche: «Ni fleurs ni couronnes», Folio, 128p., 5 euros

Note de L'Echo: 5/5

Lecture d'un extrait de Canoës - Maylis de Kerangal.

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