Mazarine Pingeot, l'enfant du scandale devenue faiseuse d'histoires

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Dans "Se taire", la "fille cachée" de François Mitterrand raconte l’histoire d’un viol et le silence qui s’en suit. Mais l’écrivaine ne se revendique pas féministe pour autant.

Quand elle vient à Bruxelles, pas le temps de faire du tourisme. Elle enfile les cafés en passant d’un plateau à l’autre. Sur La Première le matin, puis dans le journal de la mi-journée de RTL. Nous, nous la retrouvons chez BX1 courant d’après-midi, dans une rue sans âme de Molenbeek. Les journalistes de la presse écrite se glissent dans les interstices des obligations audiovisuelles. À l’heure de notre rendez-vous, elle a arrêté le café: "J’en ai déjà bu trop." Sa voix est naturellement grave, son ton affable, son accent parisien. Nous avons une demi-heure, il faut aller à l’essentiel.

Quel est l’essentiel quand il s’agit de Mazarine Pingeot? C’est que son nom n’est pas seulement celui d’une autrice en promo pour son 15e roman. La France entière l’a découverte dans les pages de Paris Match un jour de novembre 1994. L’enfant cachée ("bâtarde" dans la bouche des béni-oui-oui de tous clochers) de François Mitterrand et de sa compagne de l’ombre Anne Pingeot fait les choux gras de l’hebdo de grands reportages. Sur le cliché du paparazzi, on distingue nettement Mazarine, 19 ans, de face, tandis que son père, dont on reconnaît aisément le profil (ce nez, ce front), est légèrement incliné, plein de sollicitude, la main posée sur l’épaule de son ado au regard fuyant l’affection paternelle. Paradoxe dont elle devient victime: elle a grandi sous le poids du secret quant à sa propre existence et, à partir de ce jour d’automne 1994, elle va devoir apprivoiser son visage imprimé partout.

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Des années plus tard, elle racontera cette vie, romanesque vue de l’extérieur, dans "Bouche cousue" (2005). "Souvent, on me dit que c’est mon premier livre, mais, non, j’ai écrit trois romans avant. Mais c’est vrai que je le vois un peu comme ça aussi." Dans ce récit fragmentaire, Mazarine Pingeot se réapproprie son histoire personnelle, la fille cachée donne sa version des faits dans un texte d’une grande force porté par des mots sobres et justes. "À partir du moment où j’ai pensé que ma propre histoire n’était pas un sujet tabou, j’ai pu la mettre à distance, et tout est devenu possible." L’écrivaine prend pied: elle n’est plus objet des regards, mais faiseuse d’histoires. "La première fois que j’ai été exposée, je n’avais aucune prise, j’étais une bête curieuse. Ça arrive encore que les gens me prennent en photo sans me dire bonjour. C’est quand même particulier comme expérience."

Un journaliste a écrit qu’elle pratiquait aujourd’hui l’effacement par la surexposition. "Oui, ce n’est pas idiot, mais faut pas exagérer. J’ai travaillé pendant 15 ans dans une petite émission sur une chaîne cryptée. Par contre, c’est vrai que j’ai voulu banaliser mon image, la rendre normale." Maîtriser? "De toute façon, on ne maîtrise jamais rien dans son image publique", sourit-elle.

Plus à un scandale près

Le poids du silence et la violence de la médiatisation sont aussi au cœur de "Se taire", son dernier roman paru en août dernier (cf. encadré). On y suit Mathilde, toute jeune photographe, petite dernière d’une lignée d’artistes. Violée par un homme de pouvoir, elle vivra avec le poids du secret avant que celui-ci ne soit brisé par la presse de façon tout aussi douloureuse. Un synopsis qui n’est pas sans rappeler le cas Nicolas Hulot, accusé de viol par un hebdomadaire français qui avait dévoilé, sans l’accord de celle-ci, la plainte déposée par Pascale Mitterrand, nièce de Mazarine.

"Se taire" - Mazarine Pingeot

éd. Julliard, 288 p., 19 euros. Note: 3/5

Pour sa première mission, Mathilde est envoyée par son journal au domicile d’un homme éminemment respectable, détenteur d’un Prix Nobel de la Paix (rien de moins). Qu’est-ce qui aurait pu présager qu’il la violerait? Mathilde est tétanisée. Après le viol, elle tire le portrait de son agresseur, comme si rien ne s’était passé. L’épisode traumatique ouvre le récit. Mazarine Pingeot déroule ensuite la vie de cette fille de célébrités, contrainte au secret par son clan, bientôt sous la coupe d’un mari violent. Un roman sur le silence et la médiatisation (cf. interview), mais aussi sur le consentement, impossible à partir du moment où il n’y a plus de "sujet", et, bien entendu, sur le viol. "Thème où l’intime rencontre de plein fouet le social et le politique", analyse Mazarine Pingeot. Opportunisme littéraire, ce livre sur un sujet d’actualité? En tout cas, pour nous, l’écrivaine est meilleure dans l’autofiction: "Bouche cousue" et "Bon petit soldat" sont parmi ses plus réussis. Cela signifie-t-il que Mazarine Pingeot n’échappera jamais à sa propre enfance? Mais, au fond, qui y parvient vraiment?

Qu’importe les on-dit sur les ressemblances de scénario, Mazarine Pingeot n’est plus à un scandale près. Se retrouver dans l’œil du cyclone (comme l’héroïne Mathilde, et son agresseur d’ailleurs), elle connaît. "Quand on écrit, c’est aussi parce que ça vient toucher des choses très intimes et pas refermées. #MeToo et tous les témoignages que ça a pu exhumer, c’est venu rencontrer de plein fouet mes problématiques." Mais il y a une ambivalence dans sa position par rapport à la quatrième vague du féminisme. "C’est grâce aux médias que #MeToo existe. Il y a un avant/après, ça a ouvert un champ extraordinaire à la parole. Et, en même temps, c’est par les médias que ça a pu emprunter des dérives. La rumeur peut être dévastatrice. Et, quand on a un nom connu, on tombe de plus haut. C’est la tragédie au sens grec du terme." Elle pense à DSK, "paradigme absolu de ce qu’est atteindre les sommets et puis descendre".

Les féministes en prennent pour leur grade, "plus promptes à s’insulter entre elles, plutôt qu’à élaborer un plan commun", écrit Mazarine Pingeot dans le prologue de "Se taire". N’a-t-elle jamais vécu d’expérience de sororité? "Jamais. Je trouve que les femmes, surtout dans les milieux professionnels, ne facilitent pas particulièrement la vie des autres femmes. Ce sont plutôt les hommes qui aident les femmes, pas en couchant avec elles, mais parce qu’il n’y a pas de concurrence directe. L’ennemi des femmes, ce sont parfois les femmes."

D’ailleurs, en France, premier homme de gauche au pouvoir depuis des lustres, son père a été un grand allié des femmes: c’est sous la présidence de Mitterrand qu’une femme, Edith Cresson, fut pour la première et unique fois Première ministre. C’est aussi lui qui permit la création d’une commission de féminisation des noms de métiers, pierre angulaire de la démasculinisation du langage. Mazarine, elle, n’est pas forcément pour l’écriture inclusive, "imprononçable à l’oral". Dans son éducation, "la question de la sexuation ne se posait pas": "Je n’étais pas vue comme une fille, à part dans l’angoisse pour mes parents que je sorte avec un sale type. Mais sinon, il n’est jamais venu sur le tapis qu’être une femme empêcherait d’accéder à des trucs. Ma mère ne jurait que par la fonction publique et les concours anonymes."

Dans sa carrière d’enseignante en philo, Mazarine Pingeot prend néanmoins conscience de certains biais. "De manière insidieuse, j’ai beaucoup intégré le fait qu’il fallait bosser plus, ne pas se battre pour une augmentation ou réclamer si mon nom n’était pas mentionné sur une publication." Elle se dit "engagée plus que militante". "Je me méfie de toute forme de militantisme un peu trop idéologue. Je trouve la scène politique trop phagocytée par le manque de complexité. Et c’est là le rôle du romancier: nuancer."


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