interview

Mélanie Godin: "Dans cette obscurité mondiale, les poèmes éclairent la vie"

Mélanie Godin, directrice des Midis de la Poésie et de la Maison Poème. ©doc

En Belgique francophone, la poésie a le beau visage de Mélanie Godin qui la porte haut, avec passion. La directrice des Midis de la Poésie va aussi codiriger la Maison Poème.

Directrice des Midis de la Poésie, éditrice, réalisatrice de documentaires radiophoniques et désormais co-directrice artistique avec l'asbl Franco-Faune de la Maison Poème à renaître sur les cendres du Théâtre Poème, Mélanie Godin nous demande, après les politesses d'usage «qu'avez-vous lu en ce moment?» avec cette soif de découvertes qui la caractérise.

Le constatez-vous aussi? Jamais nous n'avons eu autant besoin de correspondances, de retrouvailles autour d'un vers, qu'en ces moments pénibles?

Absolument, nous n'avons jamais autant vendus nos livres que depuis cette crise, via notre site pourtant bien modeste, de L'Arbre de Diane. «La paume plus grande que toi» de Victoire de Changy, autour de la maternité, a très bien fonctionné en France et en Suisse.

Preuve que les réseaux sociaux et la Toile peuvent aussi devenir des relais de mots choisis, de moments de douceur et de contemplation.

Et d'échanges, je le vois avec mes étudiants de l'école d'art où j'enseigne la littérature, à distance en ce moment. Ils sont avides, assidus et me demandent des lectures mais m'en suggèrent aussi.

"La plupart de mes étudiants ne connaissent pas de poète vivant... Et pourtant de plus en plus de maisons d'éditions créent une collection «poésie»."
Mélanie Godin
Directrice des Midis de la Poésie

La transmission de la littérature est au cœur de votre travail, notamment dans les séances des Midis de la Poésie. Avec votre équipe vous les ouvrez à toutes les formes de poésie; en prise directe avec les questions actuelles, l'écologie, les questions du genre ou de la race, par le biais du slam aussi bien qu'au travers de Virgile ou d'Edouard Louis. Des séances pour tous les publics, tous les âges, en lien avec les arts plastiques, la musique, le théâtre.

Pour nous il n'y a pas de hiérarchie, seule compte la qualité, la sincérité, et l'ouverture que cela suscite, pour les auteurs et pour ceux qui viennent les écouter. Je vois combien cela est nécessaire, la plupart de mes étudiants ne connaissent pas de poète vivant... Et pourtant de plus en plus de maisons d'éditions créent une collection «poésie». L'Iconopop, dernièrement aux Éditions L'Iconoclaste, publie notamment notre Lisette Lombé qui vient de la scène, d'une poésie de l'oralité.

Cela suscite des débats enflammés sur les réseaux sociaux entre ceux qui soutiennent que ces nouvelles formes desservent, ou au contraire, servent la poésie. Je suis entre les deux, je l'avoue, j'aime tout autant une poésie intimiste et plus intellectuelle qu’une poésie orale et engagée.

Tels ceux de votre maison L'Arbre de Diane, déclinés entre trois collections: les voix des femmes ("Les deux sœurs"), le lien entre science et poésie ("La tortue de Zénon") et enfin les poètes néerlandophones et des pays nordiques ("Soleil du Nord").

Oui, nos dernières parutions sont des inédits, c'est la première fois que Delphine Lecomte, poétesse couronnée plusieurs fois au Nord du pays, est traduite en français. On pourra la découvrir au Flirt flamand de la Foire du livre. Et je suis particulièrement émue d'éditer les poésies posthumes de l'astrophysicienne anglophone Rebecca Elson, décédée en 1999, à l'âge de 39 ans, qui me bouleversent parce qu'elle cherche selon deux méthodes, scientifique et littéraire, la même chose: comprendre le monde et la place qu'on y occupe. (Voir l'encadré ci-dessous)

L'Arbre de Diane - Mélanie Godin, éditrice

Dans ce recueil, "Devant l'immense", Rebecca Elson nous immerge sensuellement, presque charnellement dans l'espace.

Ce livre comptera pour moi. Je suis à la recherche de ce genre de perles. Celui-ci, conçu à distance à cause des conditions sanitaires, a été accompagné d'une incroyable chaleur et bienveillance. Rebecca Elson n'écrivait pas de la poésie pour se détendre, non, elle l'utilisait comme outil de connaissance, en parallèle de sa méthode scientifique. J’ai eu la chance que Sika Fakambi, qui traduit les plus grands, accepte de se lancer dans ce projet. Elle m’a rapidement envoyé ses premiers jets, en mars dernier, me confiant combien cette poésie questionne le monde et l’existence d’une manière aiguë et tout particulièrement résonnante, en cette période.

"Je me suis aussi intéressée à Maryam Mirzakhani, mathématicienne iranienne, qui avait hésité entre une carrière littéraire et scientifique."
Mélanie Godin
Directrice des Midis de la Poésie

Cette alchimie particulière entre science et littérature est aussi ce que vous cherchez à explorer dans vos documentaires radiophoniques.

Avec Renaud Lambiotte, professeur de mathématique à Oxford, nous interrogeons la manière dont travaillent, cherchent, inventent, en particulier les femmes de sciences. La question est délicate, certaines sont réticentes à envisager leur parcours du point de vue du féminin, avant de comprendre qu'il y a quelque chose à creuser, sans s'y laisser enfermer. Dans «Comment regarder plus loin?» (diffusé à l’automne prochain), on entendra notamment Claire Voisin, première mathématicienne à être entrée au Collège de France et la physicienne Ingrid Daubechies. Je me suis aussi intéressée à Maryam Mirzakhani, mathématicienne iranienne, seule femme récompensée de la médaille Fields, qui avait hésité entre une carrière littéraire et scientifique. Or, à la regarder écrire ses équations géométriques sur de grandes feuilles blanches à même le sol, on voit une véritable poésie gestuelle

Son coup de cœur

«Devant l’immense»
Rebecca Elson

L’arbre de Diane, 156p., 15 euros

Note de L'Echo: 5/5

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