interview

Mikaël Ross, auteur de BD: "L’œuvre de Beethoven est d’une qualité qui nous échappe"

"Ludwig et Beethoven", Mikaël Ross. ©Dargaud

Dans son nouveau roman graphique "Ludwig et Beethoven", l’auteur allemand Mikaël Ross rend hommage au compositeur et à sa musique par le trait expressif et plein de poésie qu’on lui connaît.

Au printemps 2020, l’auteur de bandes dessinées Mikaël Ross s’est à peine rendu compte de la pandémie qui frappait le monde puisqu’il s'était déjà confiné dans son atelier à Berlin pour dessiner jusqu’à deux planches par jour de son nouveau roman graphique "Ludwig et Beethoven", qui devait sortir pour les 250 ans de la naissance du compositeur.

À travers un dessin vif et haut en couleur, l’album retrace le parcours cabossé d’un enfant prodige dont la musique, jugée à l’époque trop bruyante et trop moderne, mettra du temps à trouver son public. À l’occasion de la sortie de cette pépite chez Dargaud, l’auteur, originaire de Munich et formé à Saint-Luc à Bruxelles, nous révèle dans un français teinté d’un petit accent allemand chantant quelques anecdotes sur la genèse de son livre…

Pourquoi avez-vous voulu travailler sur Beethoven?

Au départ, c’est plutôt le sujet qui m’a approché. En 2019, la Bibliothèque nationale de Berlin planifiait une grande expo pour les 250 ans de la naissance de Beethoven parce qu’ils ont dans leur collection beaucoup d’originaux du musicien, comme des lettres, des carnets de composition... Je crois qu’ils ont même la "Neuvième" [symphonie]. Normalement, on ne peut jamais les voir parce qu’ils sont trop précieux et trop fragiles mais, pour ce grand évènement, ils ont décidé de les exposer.

"Les sources qui concernent l’enfance de Beethoven sont très maigres: à l’époque, personne ne s’intéressait à lui. Ce n’est qu’à partir du moment où il arrive à Vienne que cela change complètement."
Mikaël Ross
Auteur de BD

Et là, la commissaire de l’exposition m’a contacté parce qu’elle voulait faire quelque chose pour un public plus jeune et avait l’idée de commander une BD sur le musicien. C’est ainsi que les 18 premières planches du livre ont été créées. Sauf qu’après cette commande, j’avais le sentiment que je ne pouvais pas encore lâcher le personnage du petit Ludwig. Il a fallu que je creuse. Et finalement, après un an de préparation et de recherches, il ne me restait que huit mois pour tout dessiner, afin d'être sûr que l’album sorte encore en 2020, juste avant Noël.

"Ludwig et Beethoven", Mikaël Ross. ©Dargaud

Dans cette biographie, vous avez choisi de vous concentrer sur les jeunes années du compositeur pour lesquelles il existe peu de sources. Qu’est-ce que cela a permis ou non en termes de création?

Cela m’a permis d’être plus libre. Parce qu’en effet, les sources qui concernent l’enfance de Beethoven sont très maigres: à l’époque, personne ne s’intéressait à lui. Ce n’est qu’à partir du moment où il arrive à Vienne que cela change complètement. Là, vous trouverez plein d’anecdotes, parfois fausses, parfois vraies, et il a donc fallu faire des choix.

"Ce ne sont pas 3, mais parfois 60 dessins qu’on peut créer en écoutant une pièce de Beethoven."
Mikaël Ross
Auteur de BD

Et puis, je crois que c’était une bonne idée de commencer par son enfance si on veut comprendre le génie. Sinon ce n’est pas possible. Comment peut-on faire un travail artistique de cette qualité? Son œuvre est d’une qualité qui nous échappe.

Couverture de l'album "Ludwig et Beethoven" de Mikaël Ross. ©Dargaud

La virtuosité du compositeur se ressent dans votre dessin à la fois poétique et fougueux, débordant de couleurs et de lumière...

J’ai déjà un peu d’expérience sur comment on peut transmettre la musique en dessin parce que ma première BD, "Les pieds dans le béton" (Sarbacane), parle beaucoup de musique hardcore et de concerts. En faisant cet album, j’ai donc appris qu’il existe des moyens. Mais, bien sûr, la musique de Beethoven est beaucoup plus complexe qu’une petite chanson hardcore. Alors j’ai commencé à accumuler des dessins. Parce que ce ne sont pas 3, mais parfois 60 dessins qu’on peut créer en écoutant une pièce de Beethoven.

Jean-Baptiste Coursaud, avec qui j’ai travaillé sur cette histoire, m’a dit à un moment donné: "Toutes ces images que tu crées, c’est trop et ça ne marche pas. Tu dois écouter certaines pièces de Beethoven et faire une sorte de transcription de ce que tu entends." Comme une sorte de sismographe, j’ai dû dessiner la musique en suivant son intensité, ses chutes, etc. Ensuite, il a aussi fallu trouver la couleur, la température. Et c’est comme ça que j’ai pu créer les dessins qui sont aujourd’hui dans l’album.

La couleur n’est pas simplement décorative dans cet album, elle participe à l’ambiance et a un vrai sens narratif. Comment avez-vous travaillé avec la coloriste Claire Paq pour arriver à une telle harmonie?

Clair Paq et moi avions déjà travaillé ensemble sur mon dernier album "Apprendre à tomber" (Sarbacane), donc elle connaissait déjà mes goûts en matière de couleur. Et comme en plus on travaille dans le même atelier, on a pu discuter sur chaque scène. Chaque jour on regardait les planches ensemble pour en définir l’ambiance. C’était vraiment un dialogue avec beaucoup d’allers-retours.

Mikaël Ross dans son atelier à Berlin. ©Darjush Davar

Quel est votre rapport à la musique classique, et à Beethoven en particulier? Vous avez suivi une formation de costumier à l’Opéra de Munich. Cet univers vous a probablement marqué musicalement…

En fait, j’ai découvert Beethoven surtout en faisant ce livre. Parce que, oui, je connais beaucoup d’opéras grâce à mon travail de costumier, mais Beethoven n’a écrit qu’un seul opéra, "Fidelio". Alors ça ne m’a pas beaucoup aidé. D’ailleurs, l’opéra, ce n’est pas quelque chose que l’on comprend facilement. On doit en écouter beaucoup et, peu à peu, on s’adapte à cette forme artistique qui est quand même un peu datée et parfois difficile pour les oreilles (rires).

"Comme une sorte de sismographe, j’ai dû dessiner la musique en suivant son intensité, ses chutes, etc."
Mikaël Ross
Auteur de BD

Mais avec Beethoven, je n’ai pas eu ce sentiment parce que j’ai commencé à découvrir son œuvre à travers ses sonates pour piano. Elles sont complexes mais pas aussi complexes qu’une symphonie. Avec ses sonates pour piano et violoncelle, on peut apprendre à connaître Beethoven très facilement. Un chef d’orchestre ici à Berlin m’a dit que Beethoven est tellement à la racine de la musique moderne occidentale qu’il est lié à tout ce qui vient après. Sa musique a été une véritable ouverture pour la modernité qu’il n’est finalement pas loin de nous. Et c’est une des raisons pour laquelle il est encore tellement écouté et tellement populaire aujourd’hui.

Pour conclure, y a-t-il une pièce que vous recommanderiez à vos lecteurs qui aimeraient redécouvrir Beethoven?

Oui! Il faut écouter Hélène Grimaud et son interprétation de la "Sonate 31" au piano. La façon dont elle joue est juste formidable, comme la pièce elle-même – Wouah!

Hélène Grimaud: Beethoven - Sonata 31

BD | Biographie

"Ludwig et Beethoven"

Mikaël Ross

Dargaud, 196 p. , 19,99 €

Note de L'Echo: 5/5

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés