chronique

N’importe où! N’importe où! Pourvu que ce soit hors de ce monde!

Journaliste

En reprenant la thèse d’une sortie récente en philo, Simon Brunfaut, journaliste et philosophe, en tire une réflexion qui éclaire l’actualité. Cette semaine, l'appel du large de Sylvain Tesson.

«Il y a dans notre vie un secret très simple et pourtant négligé: partir, c’est vivre. On se lève de sa table, on ferme les livres, on ouvre la porte et l’on se met en marche sur le premier chemin», écrit l’écrivain voyageur Sylvain Tesson. En cette période de confinement, il faut bien avouer que nous regardons les vitrines des agences de voyages avec un mélange de dépit et d’envie. Nous postons des images de plages paradisiaques sur Instagram et nous avons regardé, pour la centième fois, les photos de nos dernières vacances.

Philo

«L’énergie vagabonde»
Sylvain Tesson

Coll. Bouquins, Robert Laffont, 1.472p., 32 euros

Nous serions prêts à partir n’importe où, à n’importe quel moment:  «N’importe où! N’importe où! Pourvu que ce soit hors de ce monde!», lançait Baudelaire dans un célèbre poème. Traduction: hors de ce monde confiné. Mais pourquoi désirons-nous voyager? Pourquoi partir? Pour changer d’air? La raison est plus simple encore: parce que nous sommes curieux. Ce qui nous  manque le plus durant cette crise, alors que nous tournons en rond dans ce monde soudain rétréci, c’est sans doute de pouvoir assouvir notre besoin de curiosité.

Curieux désir que la curiosité cependant, qui revêt à la fois une connotation positive et négative. La curiosité du scientifique ou du chercheur est une qualité précieuse qui désigne cette irrépressible envie de connaître. Et pourtant, selon l’expression populaire, être curieux est aussi «un vilain défaut», une indiscrétion. Ce sens péjoratif est très ancré dans notre culture.

Toucher le réel

Dans son grand ouvrage «Être et Temps», le philosophe allemand Martin Heidegger estimait, par exemple, que la curiosité est une manifestation de la «vie inauthentique». L’étymologie du mot «curiosité» doit nous conduire à revoir ce jugement lapidaire: en effet, il est issu du terme latin «curius» signifiant«qui a grand soin de quelqu'un, quelque chose». Au sens originel, la curiosité relève donc du souci de prendre soin. Elle n’est donc pas un vice malsain, mais une attitude qui s’apparente à la sollicitude.

Qu’elle soit intellectuelle ou sociale, la bulle est à la mode de nos jours. Il ne faudrait pas cependant oublier la manière d’en sortir: le monde d’après appartient aux curieux.

Tandis que le voyeur se contente de voir à distance, le voyageur a le tempérament d’un curieux: il veut toucher le réel, car il se méfie du prêt-à-percevoir. Prendre soin du monde implique de le parcourir pour découvrir tous ses plis et ses recoins. Prendre soin des autres nécessite de partir à leur rencontre comme à l’abordage d’une île inconnue.

Qu’elle soit intellectuelle ou sociale, la bulle est à la mode de nos jours. Il ne faudrait pas cependant oublier la manière d’en sortir: le monde d’après appartient aux curieux.

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