Ocean Vuong: "La blessure est aussi le lieu des retrouvailles"

Américain, émigré, vietnamien, queer, Ocean Vuong offre, dans "Un bref instant de splendeur" (Gallimard), une vision augmentée de l'existence avec un talent éblouissant.

«Les mots ça console et ça venge», écrit Albert Cohen dans «Le livre de ma mère» qu'Ocean Vuong n'a pas lu, alors qu'il s'est plongé dans les pages que Roland Barthes consacrent à la sienne. Et dans celles de Marguerite Duras. Des mots qu'ils pourraient faire siens si ce jeune poète et romancier n'en avait d'aussi beaux pour déconstruire son barrage à lui contre le Pacifique.

Roman

«Un bref instant de splendeur»
Ocean Vuong

Traduit par Marguerite Capelle, Gallimard, 304p., 22 euros.

Note de L'Echo: 4/5

«Un bref instant de splendeur» s'ouvre sous forme d'une lettre à sa mère qui l'a emmené de Saïgon aux États-Unis quand il avait deux ans. Elle était le fruit des amours d'un GI et d'une Vietnamienne, métissage très mal perçu, on s'en doute. Née de la guerre, elle a gardé des accès de colère qui s'abattent sur son fils sans crier gare; elle le voudrait grand, fort, viril pour affronter la vie. Lettre d'amour d'un fils aux femmes illettrées qui l'ont élevé, et qui ne le liront pas, ce grand roman emprunte sa dynamique au monarque papillonnant entre tous les continents, tous les exils, tous les périls et toutes les conquêtes.

Ocean Vuong alterne dans une seule dynamique la confession, le récit terrible de la guerre, les anecdotes comiques, la poésie et le réalisme cru. C'est dans le désir d'un autre garçon qu'il découvre soudain, enfin, qu'il existe et qu'il est beau alors que des images mentales construisent les souvenirs qu'il n'a pas. Un châle bleu tendre, enveloppant sa mère bébé, sur une route bombardée du Vietnam, scintille comme une promesse dans sa mémoire.

Une voix pour tous les émigrés

Des entrelacs d'une histoire familiale fracassée, il compose un récit relié, délié, d'une intelligence, d'une fluidité, d'une attention pleine d'inattendus. Par la langue apprise sur le tard, Ocean Vuong donne voix à tous les émigrés et fait entendre les conflits extérieurs et intérieurs de ces familles schizophrènes qui naviguent entre le tragique d'une langue maternelle parfois quittée trop tôt, à la syntaxe enfantine, et le cocasse cruel d'un anglais sommaire. «Deux langues s'annulent entre elles», suggère Barthes, «ce qui en appelle une troisième; dans ces cas, la main, bien que limitée par les frontières de la peau et du cartilage, peut devenir ce troisième langage qui donne vie quand la langue déraille».

Ocean Vuong alterne dans une seule dynamique la confession, le récit terrible de la guerre, les anecdotes comiques, la poésie et le réalisme cru.

De ce déraillement des langues, découle le désaxement du réel, capté par ce jeune homme qui a fait du corps et de ses lectures une planche de salut. Il écrit sur les corps usés de la mère et de la grand-mère, puis sur le sien, jeune dans cette banlieue du Connecticut gangrenée par l'alcool, l'ennui et la défonce aux antidouleurs opiacés.

De cette misère sociale, il dégage pourtant chaque instant de joie et d'amour. De pauvres gestes, de maigres offrandes lui font entrevoir la grâce derrière la grisaille. Une bague kitch de deux sous ou la fuite d'un élan pris au piège du chasseur. Tout au long de ces pages, la vie pulse, avec l'énergie du colibri qui extrait le meilleur d'une affreuse mangeoire en plastique.

[PREMIER ROMAN] : Un bref instant de splendeur d'Ocean Vuong

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés