interview

Olivier Adam, auteur: "J’ai toujours travaillé sur la perte"

© Pascal Ito - Flammarion

L’auteur des "Vents contraires" et du "Cœur régulier" signe un roman bouleversant sur l’absence et explore la fragilité des liens parentaux. "Tout peut s'oublier" est paru chez Flammarion.

Avec «Tout peut s’oublier», Olivier Adam livre l’histoire terrible d’un Français dont l’épouse japonaise est rentrée au pays avec leur fils sans l’en avertir. Une fiction qui s’appuie sur des faits avérés, partagés par de nombreux couples mixtes à travers le monde, le Japon ne reconnaissant pas le partage de l’autorité parentale, même pour ses propres citoyens…

Roman

«Tout peut s’oublier»
Olivier Adam

Flammarion, 272p., 20 euros

Note de L'Echo: 5/5

Tous les fils narratifs de votre nouveau roman traitent de la perte d’un proche d’une manière ou d’une autre…

Lise perd son fils à cause des crispations idéologiques que vit actuellement la France, Nathan à cause d’un vide juridique entre la France et le Japon…J’ai toujours travaillé l’absence et la perte en superstition inversée, pour conjurer la peur ultime qu’on a tous de perdre nos êtres chers, en particulier nos enfants. Ce trou dans le cœur, je le vois à l’œuvre chez des gens qui sont proches de moi, dont l’enfant s’est radicalisé ou, comme dans le cas réel qui a inspiré les frères Tellier du roman, d’une disparition inexpliquée – une touriste française qui s’est littéralement évaporée au Japon en 2018…

La perte d’un enfant, c’est le drame ultime à traiter quand on est écrivain?

Le titre n’est pas du tout programmatique. Mon personnage n’en aura jamais fini avec la perte de son fils: c’est un combat qu’il va continuer à mener, un deuil impossible, comme un chagrin d’amour dont on ne peut pas se remettre. Le lien qui nous unit à nos enfants est censé être inconditionnel et impossible à remettre en cause. S’habituer à vivre avec ça, c’est un sacré challenge. Il y a à la fois la panique, la douleur et l’incertitude de la perte, doublée par une situation kafkaïenne liée à la divergence des lois: la société vient interférer dans le lien le plus intime et sentimental qui soit. C’est une pure négation de l’autorité parentale et du lien biologique, puisque le prochain mari de Jun, l’ex-femme de Nathan, pourrait même adopter Léo et en devenir le père. Tout ce qui fait la relation d’un père à son fils est dès lors considéré comme nul et non avenu…

"J’ai toujours travaillé l’absence et la perte en superstition inversée, pour conjurer la peur ultime qu’on a tous de perdre nos êtres chers, en particulier nos enfants."

Qu’est-ce qui explique cette situation effarante?

À l’origine, en cas de séparation au Japon, c’est le père qui gardait les enfants et l’éducation en était confiée à la grand-mère. C’est un héritage de la pratique ancienne du mariage arrangé – qui existe toujours là-bas. Quand un couple se sépare, chacun reprend ses billes, et les enfants en font partie! S’il y a volonté commune d’organiser le partage de la garde, c’est possible mais, si l’un des deux refuse, l’autre n’a rien à dire. Aujourd’hui la société japonaise a évolué et ce sont plutôt les mères qui gardent les enfants, parce que les pères sont trop pris par leur travail. Grâce au nombre de cas médiatisés en France, l’enjeu dont traite le roman est remonté jusqu’au quai d’Orsay. Depuis peu, une démarche est engagée à l’échelle européenne pour la reconnaissance des droits parentaux par le Japon, mais la pandémie a freiné ce dossier et il est probable que ce soit encore très long.

©Pascal Ito - Flammarion

À vos yeux, la brutalité du Japon est égalée par celle de la France…

Le Japon est un pays où j’ai beaucoup séjourné et qui me passionne. Ses deux faces sont à mettre en miroir avec celles de la France. Nathan lui-même n’est pas tendre envers son propre pays, même s’il aime y vivre. La garde-à-vue japonaise, largement décrite au moment de l’affaire Ghosn, n’est pas pire que les conditions de détention des migrants chez nous. Comme toutes les Japonaises qui rêvent de notre pays, Jun connaît ce qu’on appelle le «syndrome de Paris» et imagine que tout est y parfait et raffiné. En épousant Nathan, elle se rend compte de la saleté, de la brutalité, de la frontalité de nos rapports sociaux: la distance entre le chic qu’elle a fantasmé et la réalité est violente. C’est pareil pour Nathan, imprégné par la littérature et le cinéma japonais, qui se retrouve confronté aux aspects les plus brutaux de ce pays qu’il aime tant.

"L’incertitude de la perte se double d'une situation kafkaïenne liée à la divergence des lois: la société vient interférer dans le lien le plus intime et sentimental qui soit."

Quant aux raisons qui ont poussé Jun à agir, elles demeurent obscures?

Je voulais rester dans l’effarement et le désarroi face à ce moment où vous ne reconnaissez plus l’autre, qui a pourtant été la personne aimée. Cette chose opaque qui échappe à l’entendement. On a tous vu des couples qui se déchirent au moment de régler la séparation et la garde des enfants. Ils deviennent des monstres l’un pour l’autre, d’une manière souvent incompréhensible pour l’une des deux parties, qui se demande ce qu’elle a fait pour mériter ça. Nathan s’interroge sur la haine de Jun, comme Lise reste sans réponse face à son fils qui a coupé les ponts. Une rancœur, une déception – sans qu’on sache ce qui a motivé la désertion.

Le roman est situé sur la côte d’émeraude, en Bretagne, région où vous avez longtemps vécu. En quoi la proximité de la mer a-t-elle façonné votre écriture?

Ma géographie mentale est fondée par la bordure et la périphérie. C’est ma position depuis l’enfance. Les banlieues, les littoraux: j’évite toujours les centres! Même aujourd’hui, je vis caché derrière la butte Montmartre, en lisière, pas loin du périphérique. D’ailleurs, le Japon est un archipel et Kyoto, une ville qui n’a pas vraiment de centre, où les temples encerclent les montagnes, en bord de ville. La position de l’écrivain est d’appartenir à la société en étant toujours un rien en retrait, à la fois dedans et dehors

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Olivier Adam - On n'est pas couché 7 septembre 2019 #ONPC

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