Omar Youssef Souleimane, le dernier Syrien

Omar Youssef Souleimane. ©©Vincent MULLER/Opale/Leemage

"C’est grâce au Coran que je suis devenu athée", écrit l’auteur syrien exilé en France dans "Le petit terroriste", paru en 2018 chez Flammarion. Souleimane récidive dans "Le Dernier Syrien". Le quotidien d’un groupe de jeunes Syriens à l’aube du soulèvement, entre espoirs, doutes, amour et torture. Rencontre.

Omar Youssef Souleimane, exilé politique en France, a déjà vécu le confinement. C’était à Damas début 2012, pour échapper aux services de renseignement. Une expérience bien plus dramatique que celle qu’il vit aujourd’hui, enfermé seul dans son studio parisien. Et pourtant, l’auteur et poète y voit un parallèle.

"Quand on est en situation de danger, face à une guerre ou à une maladie, on a besoin des autres. Dans la ville de Homs, par exemple, lors bombardements de 2011, les gens se regroupaient avec toute leur famille et leurs amis dans la même pièce afin de faire diminuer la peur. Aujourd’hui, la séparation obligatoire nous rappelle qu’on a cruellement besoin de créer des liens et d’être tous ensemble face à cet ennemi qui s’appelle le Covid-19. Le paradoxe, c’est que notre ennemi aujourd’hui, ça peut être notre voisin".

Omar Youssef Souleimane, qui a grandi dans un islam rigoriste, puis sous une dictature et qui fut journaliste en Syrie, parle sans filtre, avec une franchise désarmante. Dans ses ouvrages, le jeune écrivain n’épargne personne. Ni sa famille ultra-pratiquante qui admirait Oussama Ben Laden, ni la communauté internationale qui assiste en spectateur à la bataille sanglante dans son pays, "comme si elle assistait aux jeux romains".

Incendie dans le marché couvert Maskuf, dans la vieille ville de Homs, en 2014. ©AFP

Désir de Liberté

Mais Omar Youssef Souleimane n’épargne non plus ses propres personnages dans " Le dernier Syrien ", une bande de jeunes gens révoltés, en proie aux rêves et aux doutes, au tout début de la révolution syrienne. Ils s’appellent  Joséphine, Youssef, Mohamed, Khalil et Bilal. Ils ont en commun un désir de liberté, d’émancipation et d’indépendance dans une société dominée par les interdits et la répression.

«Le régime policier fasciste d’Assad a commis des massacres qui ressemblent beaucoup à ce qu’on fait les Nazis. Moins nombreux bien sûr, mais de la même façon.»
Omar Youssef Souleimane
Auteur

"Ils étaient comme des jeunes ivres de liberté. C’étaient des rêveurs. Ils n’avaient pas d’expérience dans la lutte politique mais ils étaient vrais, sincères et vivants ", explique l’auteur, qui a participé aux premières manifestations anti-régime en 2011. Ces jeunes révolutionnaires étaient-ils naïfs de penser pouvoir renverser le régime de Bachar el-Assad avec des slogans?

"Je ne cherche pas à représenter mes personnages comme des héros idéaux. Au contraire. Ce sont des héros du réel. La jeunesse syrienne n’avait aucune expérience politique. Nous étions naïfs car la Syrie a vécu sous un régime fasciste pendant 50 ans. Ce pouvoir a égorgé la vie politique et la liberté d’expression. Nous avons imaginé que le régime allait tomber comme les autres dans le monde arabe. Nous ne savions pas que l’Etat syrien était tellement fort, qu’il a de l’expérience et des réseaux, et qu’il est soutenu par les Orientaux et même par les Occidentaux, par dessous la table. Finalement, les Islamistes sont entrés en Syrie et ont profité de la situation. Ils ont détruit cette révolution. Ce fut un choc pour nous.".

[Book Club] "Syrie, l’envers d’une société en révolte" - Omar Youssef Souleimane

L’asile en France

Après son départ clandestin de Syrie en 2012, Omar Youssef Souleimane obtient l’asile politique en France. Fan de Paul Eluard, il apprend très vite le français, au point de s’exprimer et d’écrire aujourd’hui ses textes dans la langue de Molière. "La langue arabe pour moi, c’est la langue du passé. Le français, celle de de l’avenir. Cela me rend parfois un peu schizophrène, mais en même temps, c’est une richesse", sourit-il.

«Le régime policier fasciste d’Assad a commis des massacres qui ressemblent beaucoup à ce qu’on fait les Nazis. Moins nombreux bien sûr, mais de la même façon.»
Omar Youssef Souleimane
Auteur

De plus, ses écrits ne passeraient pas la censure en arabe. Car le jeune auteur de 33 ans brise ce qui, dans de nombreuses sociétés musulmanes, sont encore des tabous: l’égalité femme-homme, les droits des femmes, le libre choix d’un partenaire sexuel ou encore l’homosexualité, très présente dans les pages de son dernier roman. "La révolution pour ces jeunes n’était pas seulement une révolution contre le régime, mais contre les conséquences de ce régime et de l’emprise des Islamistes sur la société. Lutter pour les libertés individuelles, c’est une révolution aussi", souligne le romancier.

Si les liens d’amitié et d’amour qui lient les personnages servent de trame au récit, l’enfer des arrestations, des exécutions sommaires et de la torture est narré d’une manière implacable dans "Le dernier Syrien". Omar Youssef Souleimane explique qu’il a tiré la violence de ses descriptions dans les récits de proches qui ont réchappé des geôles du régime. "Le régime policier fasciste d’Assad a commis des massacres qui ressemblent beaucoup à ce qu’on fait les Nazis. Moins nombreux bien sûr, mais de la même façon", affirme Omar Youssef Souleimane.

Omar Youssef Souleimane.

Le dernier Syrien

À la fin de l’ouvrage, alors que Joséphine, Youssef et Mohammad s’apprêtent à quitter la Syrie, on fait, au détour d’une phrase, la rencontre du mystérieux "dernier Syrien". "Je crois qu’on finira tous, jusqu’au dernier Syrien, par se retrouver ailleurs, en dehors du pays. Pour ceux qui resteront, la Syrie que l’on connaît finira par les abandonner eux aussi", écrit le personnage de Mohammad dans un email à Youssef. 

Et si finalement, Omar Youssef Souleimane n’était pas lui aussi, ce dernier Syrien? "Personnellement, après toutes ces années de guerre, je crois que la Syrie n’existe plus. Elle existe seulement dans la mémoire des Syriens, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Il reste le rêve qui accompagne les Syriens où qu’ils soient. Ce rêve est de vivre dans un pays sans violence et sans dictateur. Ce rêve est le dernier Syrien, c’est pour cela que j’ai choisi ce titre symbolique", conclut-il. Et pour Omar Youssef Souleimane, la seule manière de continuer à vivre, est de poursuivre ce rêve par l’écriture.

Coups de cœur syriens

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«Le Dernier Syrien». Omar Youssef Souleimane

Flammarion, 272p., 18 euros


«En mars 2011, quand Youssef participa à la première manifestation à Damas, il eut l’impression que le cri de liberté poussé contre le régime d’Al-Assad, après quarante ans de silence et de peur, était un miracle plus puissant que celui du prophète.» Une plongée au cœur de la jeunesse syrienne à l’aube du Printemps arabe, portée par la plume intense et poétique d’Omar Youssef Souleimane. (lire ci-dessus)

«La peur au milieu d’un vaste champ et autres nouvelles». Mustafa Al Taj Aldeen Almosa

Actes Sud, 208p., 20 euros

Les nouvelles de Mustafa Al Taj Aldeen Almosa sont autant de contes fantastiques sur la condition humaine face à l’enfermement, la violence et la mort. Dans ce recueil de textes parus entre 2012 et 2019, l’auteur syrien exilé en Turquie ne cite ni pays ni époque, privilégiant un récit qui se veut universel. Ses personnages trouvent une délivrance dans des amours imaginaires qui apaisent leurs souffrances.

«L’échelle de la mort». Mamdouh Azzam

Actes Sud, 112p., 12,80 euros

La seule «faute» de Salma est d’être tombée amoureuse. Ce sera la première et la dernière fois pour cette jeune femme appartenant à la communauté druze de Syrie. Dans une société patriarcale où personne n’est innocent, la condamnation à mort de la belle Salma est censée laver l’honneur de tout son entourage. Un thème classique de la littérature arabe narré ici de manière cinglante. 

«Dix-neuf femmes, les Syriennes racontent». Samar Yazbek

Stock, 300p., 22,50 euros

C’est pour ne pas laisser la révolution syrienne tomber dans le trou noir de l’histoire que Samar Yazbek, qui vit en France, donne la parole à 19 actrices du soulèvement contre le régime de Bashar Al-Assad. Ces Syriennes racontent sans fard leur activisme mais aussi la très cruelle réalité des bombardements, des viols, des tortures, de l'exil et de la mort. Un récit kaléidoscopique où les mots sont aussi puissants que des images.

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