On ne badine pas avec Trump

©Dieter Telemans

À défaut d’être un philosophe, Trump serait-il un sujet philosophique? C’est le pari audacieux d’Alain Badiou dans un court essai percutant qui rassemble deux conférences datant de 2016 et un texte inédit. L’icône de la gauche radicale propose de dépasser le personnage pour comprendre ce qu’il révèle de notre époque.

Le lendemain de l’élection de Donald Trump, Alain Badiou donne une conférence à Los Angeles. À chaud, devant un auditoire stupéfait, triste et en colère, il tente de prendre la mesure de ce qui est en train de se passer, pour l’Amérique comme pour le monde entier: "Dans les profondeurs de la nuit californienne, je me sens obligé de vous parler de l’horrible chose qui vient tout juste de se produire." Face à cet événement incroyable – largement inattendu selon les pronostics, faut-il le rappeler –, Badiou estime qu’il faut chercher à dépasser nos émotions immédiates pour proposer une réaction rationnelle. Très vite, il replace donc les choses dans leur contexte: depuis les années 80, le capitalisme mondialisé l’a emporté de manière incontestable. L’effondrement successif des régimes socialistes mais aussi, plus généralement, de l’alternative collectiviste est désormais une évidence. Le communisme appartient définitivement au passé.

Si on ne peut manquer de s’en réjouir, il faut cependant noter qu’à travers sa disparition, c’est la possibilité même d’une alternative qui a également disparu, souligne Badiou, ancien héraut du maoïsme et de l’activisme révolutionnaire en France. Tout en pointant les aberrations et les horreurs du système capitaliste, chacun se résigne dans le fond à considérer ce dernier comme le "seul destin possible de l’espèce humaine." Or, cette vision économique unilatérale a des répercussions sur la politique: "Toute décision politique au niveau de l’État dépend de ce que j’appellerais un monstre, le monstre capitaliste."

"Dans les profondeurs de la nuit californienne, je me sens obligé de vous parler de l’horrible chose qui vient tout juste de se produire."
Alain Badiou
Le soir de l’élection de Trump


Selon Badiou, c’est aussi le profil du politicien qui a changé: il prend désormais "pour modèle le gangster ou la mafia". On pourrait ainsi, selon lui, retracer une drôle de filiation: depuis Berlusconi, en passant par Sarkozy (auquel il a d’ailleurs consacré un ouvrage), jusqu’à Trump et Bolsonaro, Salvini ou Orban. C’est bien un "fascisme démocratique" qui sévit un peu partout dans le monde. Celui-ci n’est pas neuf et se nourrit de "la concentration planétaire du capital".

De quoi Trump est-il le nom? "S’agit-il d’un véritable désastre, du début de la fin de la liberté démocratique, du triomphe du racisme, du sexisme, de la violence sociale?" Comment penser Trump sans évoquer son personnage outrancier, vulgaire et imprévisible? Comment, en d’autres mots, faire de lui "une catégorie philosophique"? S’il nous choque bien souvent, nous amuse ou nous désole, Trump nous "ouvre les yeux sur l’essentiel". Au-delà des cris d’orfraie que nous poussons volontiers face à ses facéties, il incarne à la fois l’effondrement du politique et le triomphe absolu du capitalisme.

À travers lui, c’est en effet le système droite/gauche, républicains/démocrates qui a volé en éclat. Partout dans le monde, cette disposition à deux termes a laissé place à une disposition à quatre termes: extrême-droite, droite, gauche, extrême-gauche. Or, la force la plus grande est aujourd’hui du côté de la droite, reconnaît Badiou: "La possibilité d’une nouvelle forme de fascisme nous menace, avec l’absence, la terrible absence de quelque chose de l’autre côté."

Communisme versus fascisme

À côté d’un capitalisme de plus en plus violent, d’un effacement de la classe politique traditionnelle, d’une montée des craintes au sein des populations, il manque, écrit Badiou, "une grande Idée". C’est pourquoi il reprend à son compte la fameuse question de Lénine: "Que faire?" Pour Badiou, sans surprise, il faut redessiner deux voies diamétralement opposées: d’un côté, le capitalisme; de l’autre, le communisme. Sans l’alternative, la politique cesse tout simplement d’exister. "La politique moderne commence toujours pas cette idée que ce monde n’est pas complètement unifié, mais qu’il est divisé en deux."

"Trump". Alain Badiou. PUF, 104p., 11 euros. Note: 3/5. ©doc

Mais, trois ans après l’élection de Trump, l’heure du bilan a sonné. Badiou admet que l’économie américaine s’est "redressée et consolidée, et que tous ses voyants sont au vert". Contre toute attente, Trump aurait donc bien réussi son pari et est désormais en passe de se faire réélire. Mais le philosophe n’en démord pas: la solution reste le communisme et la double idée qui le sous-tend: l’universalité et l’égalité. Certes, le communisme est corrompu, chargé historiquement, mais quel terme de la politique moderne ne l’est pas, rappelle-t-il:"Un nom n’est qu’un nom."

Un peu facile, diront certains. Selon lui, on ne peut plus se contenter d’opposer au capitalisme mondialisé des "gesticulations morales", "des revendications libérales ou libertaires", "des mouvements aussi sympathiques que vains". Ce n’est donc pas tant contre le "trumpisme" qu’il faut se dresser mais, plus largement, contre ce qu’il nomme la "révolution néolithique": "époque où se sont simultanément imposées la propriété privée, des terres d’abord, puis de puissants moyens de production, la transmission familiale des richesses issues de cette propriété et, finalement, le pouvoir armé d’États chargés à la fois de maintenir ce système et de dissimuler, sous les oripeaux du nationalisme et/ou de la démocratie, que ce maintien est leur seul objectif stable."

Pour réaliser ce programme, Badiou convoque Marx en rappelant qu’il n’est pas un auteur "de parcours académique en sciences sociales", mais un "militant" qui a cherché toute sa vie à créer une "organisation internationale des prolétaires". Ce combat, il faut aujourd’hui le reprendre, à l’échelle internationale donc, en refusant à la fois la "catégorie électorale de gauche", qui représente une trahison aux yeux du philosophe français, et en abolissant la propriété en procédant à un "rejet total, non seulement des privatisations en cours, mais de toutes celles auxquelles la gauche comme la droite ont contribué depuis au moins 1983." Ce faisant, il faut proposer "des formes neuves de l’appropriation collective de tout ce qui relève du bien public."

Badiou n’y va donc pas par quatre chemins et on pourra évidemment lui reprocher d’invoquer ses vieilles antiennes en manquant d’un certain bon sens historique. Dans ses conclusions, il note que Berlusconi, Trump et Bolsonaro partagent une même crainte: le retour du communisme. À l’entendre, il s’agirait donc tout simplement de confirmer leur peur. Et si avant la "Fin de l’histoire", annoncée par Francis Fukuyama, cette dernière se répétait? Pour le meilleur, ou pour le pire…

L'Art: antidote et promesse d'un futur tolérable

Le 23 octobre dernier, Alain Badiou était à Flagey, devant une salle comble, pour une conférence-récital avec le jeune pianiste Jean-Paul Gasparian. Titre de la conférence: "Du moderne au contemporain. L’art, ou la possibilité de l’impossible". "Qu’est-ce exactement que l’art contemporain, s’interrogeait le philosophe, si évidemment on entend par là autre chose que la totalité des œuvres qui sont produites aujourd’hui, c’est-à-dire si on pense que l’art contemporain est une forme singulière d’art?"

Pour plusieurs raisons – on l’a encore vu récemment avec la fameuse "banane" de Maurizio Catalan –, l’art contemporain a mauvaise presse. Badiou replace les choses dans l’ordre: "Je définirais volontiers l’art contemporain comme l’expérimentation, comme l’effectuation dans le sensible lui-même, d’un ‘dé-placement’. Dans ce cas le mouvement de la création artistique est double. D’abord nous avons quelque chose comme un événement local: celui qui interrompt localement la répétition de la loi du monde. Et ensuite nous avons les conséquences possibles de cet événement: créer un lieu et donner une forme à cette partie du monde dans laquelle la loi du monde est pour l’instant sans aucun effet."

L’art peut-il donc changer le monde? Qu’est-il en mesure de faire face à Trump, qui ne manque pas de l’inspirer d’ailleurs? Si l’art est différent de la politique, Badiou ne peut s’empêcher, d’une certaine façon, de penser le premier comme la perspective ultime de la seconde: "Je dirais que l’art consiste toujours à proposer une exception localisée aux lois du monde tandis que la politique a l’ambition de changer ces lois elles-mêmes. Je dirais donc qu’avec l’art contemporain – et c’est en ce sens qu’il est contemporain – nous pouvons attendre un nouveau monde sans désespérer."

À voir Trump s’agiter en détournant le regard des véritables urgences, on se dit en effet qu’il y a quelques vertus à l’attente; et si l’art contemporain n’a pas pour but de nous faire miroiter des lendemains qui chantent, il nous indique cependant "qu’une émancipation égalitaire complète est possible, que l’avenir de l’humanité n’est pas fermé mais qu’au contraire là réside, dans cette forme limitée et quelquefois provocatrice, la promesse d’un futur tolérable."

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