Orwell et le socialisme | Série 3/4

Dans son livre "Le Quai de Wigan", Orwell fait une véritable enquête sur le prolétariat, en l’occurrence les mineurs, allant jusqu’à descendre dans la mine. ©Getty Images

Si son antitotalitarisme est connu, on oublie souvent qu’Orwell fut un socialiste convaincu, ce qui ne l’empêcha pas de critiquer sans relâche une certaine gauche détachée des réalités du peuple.

Bien qu'il se soit toujours revendiqué socialiste, George Orwell était pourtant profondément anticommuniste, car bien trop attaché à sa liberté. Quoi qu’il en soit, son socialisme n’était pas orthodoxe, à tel point qu’il est parfois extrêmement difficile de le situer sur une carte politique: "Le socialisme est si conforme au bon sens le plus élémentaire que je m’étonne parfois qu’il n’ait pas déjà triomphé." Simon Leys, l’un de ses biographes, disait même au sujet d’Orwell qu’il avait "horreur de la politique". Ce qui est certain, c’est qu’il avait une sensibilité anarchiste assumée, qui se traduisait notamment par un refus de toute hiérarchie. Mais, à côté de cela, il se présentait également comme un défenseur des valeurs traditionnelles telles que le patriotisme; ce qui peut, aux yeux de certains, le faire apparaître comme un conservateur.

"Le socialisme est si conforme au bon sens le plus élémentaire que je m’étonne parfois qu’il n’ait pas déjà triomphé."
George Orwell

Le socialisme d’Orwell était marqué par son intérêt pour les "gens ordinaires", qu’il opposait aux "gens totalitaires". Dans son roman "Le Quai de Wigan", véritable enquête sur le prolétariat, et dans son récit "Dans la dèche à Paris et à Londres", où il fait l’expérience directe de la misère en côtoyant les marginaux, les vagabonds et les plus déshérités, il met en scène un socialisme de terrain. Il éprouve un réel sentiment de dégoût devant la situation qui est faite aux pauvres: "Je voulais effectuer une véritable plongée, m’immerger au sein des opprimés, devenir l’un deux et lutter avec eux contre leurs tyrans."

"Un produit de la classe moyenne-inférieure"

C’est pourquoi, dans une partie moins connue de son œuvre, l'auteur va chercher à voir le monde avec leurs yeux, à l’exprimer avec leurs mots. Mais c’est aussi son parcours personnel qui fera d'Orwell un socialiste convaincu. "Je suis un produit de ce qu’on pourrait appeler la classe moyenne-inférieure", disait-il. Pensionnaire à la preparatory school de Saint-Cyprien, il décrit cette expérience comme un cauchemar dans un court récit ("Tels, Tels étaient nos plaisirs") et découvre le mépris de classe: il n’ira jamais à Oxford pour des raisons d’argent. Il décide de partir en Birmanie – expérience qui lui inspirera "Une histoire birmane" en 1937 –, et intègre la police impériale, ce qui le dégoûte à tout jamais du colonialisme et de l’oppression: "Je ne pouvais plus continuer à servir un impérialisme que j’avais fini par considérer comme une simple éternise de gangstérisme." 

"Les petites gens ont eu à subir depuis si longtemps les injustices qu’elles éprouvent une aversion quasi instinctive pour toute domination de l’homme sur l’homme."
George Orwell

Enfin, il s’engage aux côtés des antifranquistes durant la guerre d’Espagne – Il en fera le récit dans son "Hommage à la Catalogne" – qui confirme sa répulsion pour le communisme et lui fait prendre définitivement conscience que le socialisme doit être une réalité et non une utopie: "Le révolutionnaire s’active pour rien s’il perd contact avec la décence ordinaire humaine." Pour lui, la décence ordinaire est une forme de sens moral que l’on trouve chez les classes populaires, qui leur permet de distinguer instinctivement le bien et le mal. Elle provient de la culture quotidienne de toute une série de vertus, comme l’entraide et la confiance, et est alimentée par l’entretien de ces liens sociaux élémentaires présents chez les gens du peuple. Mais la décence ordinaire incarne également une réaction naturelle à l’oppression: "Les petites gens ont eu à subir depuis si longtemps les injustices qu’elles éprouvent une aversion quasi instinctive pour toute domination de l’homme sur l’homme."

"Le socialisme perd du terrain"

À l’inverse, les classes supérieures se caractérisent par leur détachement des réalités et un délitement moral, trop occupées à exercer le pouvoir et la domination, à la fois économique et culturelle. Pour Orwell, la critique politico-économique du système capitaliste doit ainsi se doubler d’une critique morale: "Il est inutile de changer l’institution si on ne change pas le cœur de l’homme." Pour autant, il n’idéalise pas les classes populaires et il est bien conscient qu’elles sont particulièrement vulnérables aux sirènes du fascisme. Cependant, parce qu’elles sont les premières touchées par les mouvements totalitaires, elles sont aussi les premières à y être hostiles, contrairement aux intellectuels.

"Il est inutile de changer l’institution si on ne change pas le cœur de l’homme."
George Orwell

De sa critique de la civilisation du progrès et du machinisme ("qui rend impossible toute vie humaine authentique"), de ses analyses des effets destructeurs du chômage, il tirera cette conclusion avant-gardiste: "Le socialisme perd du terrain là précisément où il devrait en gagner." Avant beaucoup d’autres, il a perçu la superficialité et la versatilité d’un certain socialisme, se moquant notamment de ces "jeunes gens avisés du monde des lettres qui sont aujourd’hui communistes comme ils seront fascistes dans 5 ans parce que cela sert leurs intérêts."

Le socialisme d’Orwell était d’un bout à l’autre réaliste et populaire, apolitique et antidogmatique. C’est la raison pour laquelle il va s’opposer de manière si virulente au socialisme des intellectuels, anticipant par là le naufrage d’une certaine gauche des idées responsable, selon lui, du gouffre qui s’est creusé entre le peuple et les élites.

George Orwell, notre contemporain

Il s’apprête à faire son entrée dans la Pléiade et son roman dystopique "1984" est devenu un mythe. "Big Brother" et "novlangue" font désormais partie du vocabulaire courant. À la croisée de toutes les grandes problématiques actuelles, George Orwell est, plus que tout autre auteur du vingtième siècle, notre contemporain. Mais pourquoi le monde d'aujourd'hui est-il donc orwellien?

1/4: Orwell et le "1984"

2/4: Orwell et le totalitarisme

3/4: Orwell et le socialisme

4/4: Orwell et l'écologie

George Orwell ©© World History Archive

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