interview

Pascal Bruckner: "La crise actuelle est un démenti cinglant à nos rêves de toute puissance"

©France Dubois

Dans son dernier essai*, le romancier et essayiste Pascal Bruckner s'en prend vivement à un certain progressisme issu, selon lui, de l'importation des théories américaines de genre, de race et d'identité.

L'Amérique fascine toujours autant, notez-vous, mais son avenir reste très incertain après cette élection...

Trump s’accroche au pouvoir de manière pathétique, mais il a obtenu un nombre de voix impressionnant. Sa défaite ressemble à une apothéose. Il n’y a pas un leader politique en Europe qui aurait osé le quart de ce qu’il fait. Il a incarné le mariage parfait entre la droite conservatrice et la téléréalité, entre le show-business et l’esprit d’entreprise.

De son côté, Biden est un homme âgé à qui on a demandé de courir un 100 mètres. Il a tenu le coup sans bévues ni erreurs. Il a eu l’intelligence de ne pas négliger la classe ouvrière blanche, comme l’avait fait en 2016 Hillary Clinton, avec un programme clientéliste qui flattait chaque minorité en oubliant le projet collectif des États-Unis.

Le mouvement "Black Lives Matter" est un exemple de cette influence persistante des États-Unis sur l’Europe, selon vous?

Certains ont tenté de le traduire mot à mot chez nous. On a même vu des représentants politiques français poser le genou à terre. Mais pourquoi? Pourquoi épouser les crimes des forces de l’ordre américaines? Nous avons vécu un moment particulier où l’on avait l’impression que c’était la police française qui avait tué George Floyd. La confusion mentale a régné. On était en train de regarder un film américain.

Dans "Le sanglot de l’homme blanc", publié en 1983, vous évoquiez déjà ce thème de la culpabilité et de la haine de soi. Qu’est-ce qui a fondamentalement changé aujourd’hui ?

Le tiers-mondisme était un mouvement politique incarné par des gens que l’on pouvait contester, mais qui avaient une vraie doctrine: Frantz Fanon, Patrice Lumumba, Aimé Césaire, etc. Aujourd’hui, c’est le degré zéro de la pensée réduite à la couleur de peau comme chez Lilian Thuram qui publie la "pensée blanche". On est en train, sous couleur d’antiracisme, de reproduire ce qu’il y a de pire dans les théories classiques de la Race: la réduction des individus à leur biologie, à leur épiderme. La liberté individuelle n’existe plus, chacun est prisonnier de son épiderme, de ses origines.

Le néoracisme actuel est une inversion maligne des grands postulats de la pensée raciale du XIXe siècle: à la place des "Blancs" on met les Noirs. On change de maître, mais, ce faisant, on élude le projet de l’égalité et de l’émancipation. Reconstituer à coups de sophisme une race maudite, les "Blancs", et des ethnies bénies, c’est retomber dans une nouvelle hiérarchie, la brute brune ayant remplacé la brute blonde. Où est le progrès?

"On est en train, sous couleur d’antiracisme, de reproduire ce qu’il y a de pire dans les théories classiques de la Race: la réduction des individus à leur biologie, à leur épiderme."
Pascal Bruckner, romancier et essayiste

Comment expliquez-vous le succès de ces théories?

C’est un succès médiatique venant de minorités influentes. L’Occident et surtout l’Europe doute d’elle-même. Elle ne voit dans sa longue histoire qu’une succession de crimes et de fautes. La gauche, ébranlée par la chute du communisme, n’a plus de socle solide pour enthousiasmer les gens. De guerre lasse, elle adopte la nouvelle trinité idéologique venue des États-Unis: la race, le genre, l’identité. 

"La gauche, ébranlée par la chute du communisme, n’a plus de socle solide pour enthousiasmer les gens.De guerre lasse, elle adopte la nouvelle trinité idéologique venue des États-Unis: la race, le genre, l’identité."
Pascal Bruckner, romancier et essayiste.

Le racisme est cependant loin d'avoir disparu dans nos sociétés. Pourquoi l’idée de "racisme structurel" vous semble-t-elle aberrante ?

C’est une faute grave de parler de "racisme structurel", car, en ce cas, le blanc est raciste de naissance, du simple fait d’exister, ce qui est la définition même du racisme: enfermer les individus dans la biologie. Ce qui est structurel, en revanche, c’est bien l’antiracisme de L’État. Ces théories grotesques voudraient diviser le monde en deux: les victimes et les bourreaux et réduire tout Européen aux crimes de ses ancêtres. C’est l’injonction permanente à la repentance.

Mais les Russes se repentent-ils? Les Turcs demandent-ils pardon pour les six siècles de l’Empire ottoman? Le monde arabo-musulman pour avoir conquis le monde, occupé l’Espagne quatre siècles durant et pratiqué la traite africaine depuis le VIIe siècle?  C’est comme si l’Europe, étant la seule à reconnaître ses fautes, devait porter seule le fardeau de la culpabilité…

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Vous vous en prenez également aux mouvements féministes actuels tout en regrettant un féminisme passé...

Le féminisme que j’ai connu était un féminisme généreux, qui n’était pas dirigé contre les hommes, mais voulait libérer ensemble les deux sexes. Aujourd’hui, ce mouvement est sous la coupe de groupes radicaux qui veulent éliminer l’homme comme un vestige maudit, le despote couillu par excellence. Il faut soit l’anéantir, soit l’éloigner.

Cette conception est directement inspirée par les mouvements féministes radicaux aux États-Unis. Aujourd’hui, ne semble prévaloir qu’une frange haineuse du féminisme, qui relève à la fois du puritanisme et du séparatisme, qui maudit l’hétérosexualité et ne croit plus qu’à la sororité entre les femmes.  

"Le féminisme que j’ai connu était un féminisme généreux, qui n’était pas dirigé contre les hommes, mais voulait libérer ensemble les deux sexes. Aujourd’hui ce mouvement est sous la coupe de groupes radicaux qui veulent éliminer l’homme comme un vestige maudit, le despote couillu par excellence."
Pascal Bruckner, romancier et essayiste

Vous êtes un enfant de 68. Avec la crise du Covid, on parle d’une jeunesse "sacrifiée". Ça vous semble juste ?

N’exagérons pas. Il s’agit d’un an de perdu pour les jeunes. Ce ne sont pas les quatre ans de la Grande Guerre tout de même! Ce n’est pas une vie sacrifiée, mais simplement rétrécie. L’État les a pris en charge. La crise actuelle incarne une tragédie en sourdine et elle est un démenti cinglant à nos rêves de toute puissance. Jusqu’il y a peu, on parlait de transhumanisme, d’immortalité; aujourd’hui la médecine bute devant un simple virus. L’horizon semble bouché. Experts et épidémiologistes s’affrontent en direct sur les plateaux de télévision: comme si des théologiens s’apostrophaient sur l’existence de Dieu! Cette situation a eu pour effet de désacraliser l’autorité scientifique. C’est pourquoi le vaccin ne va pas faire l’unanimité au sein de la population. Pour ma part, je me félicite de cette formidable avancée et je suis volontaire pour me faire vacciner dès que possible.

"Jusqu’il y a peu, on parlait de transhumanisme, d’immortalité; aujourd’hui la médecine bute devant un simple virus."
Pascal Bruckner, romancier et essayiste

Constatez-vous un excès d’autoritarisme lors de cette crise sanitaire ?

On a vu en France et ailleurs un pouvoir qui gouvernait par la trouille. L’attestation de déplacement et tous ces règlements absurdes étaient dignes d’une pièce de Courteline. Le pouvoir sanitaire a été, par certains aspects, tout à fait délirant. Pour sauver les corps, on a failli tuer l’économie. Mais qui a fait mieux? La Chine, la Corée du Sud, Taïwan? Peut-être. Mais l’Europe toute entière, comme l’Amérique du Nord et du Sud, sont dans un marasme total. Ce virus abominable est aussi farceur que consciencieux: il nous nargue autant qu’il nous tue.

"Il nous faudra une longue convalescence mentale pour nous débarrasser de cette maladie. La vraie différence se fera entre les nations sûres d’elles-mêmes et confiantes en l’avenir et les autres."
Pascal Bruckner, romancier et essayiste

Comment imaginez-vous le monde d'après ?

Ce sera le monde d’avant, moins le Covid. Il y aura une crise économique dont on se relèvera peut-être plus vite que prévu.  Il nous faudra une longue convalescence mentale pour nous débarrasser de cette maladie.La vraie différence se fera entre les nations sûres d’elles-mêmes et confiantes en l’avenir et les autres.

Je suis fasciné par le déluge de délires catastrophistes et décroissants que nous avons connus pendant la crise. Nicolas Hulot nous a expliqué qu’il s’agissait d’un ultimatum lancé par la nature à l’homme. Les collapsologues se sont frotté les mains, certains d’assister à la fin du monde et Yves Cochet a proposé de remplacer les voitures par des carrioles à cheval. L’utopie du monde d’après est le simple recyclage des chimères du monde d’avant. Cette crise est au moins porteuse d'un enseignement: la décroissance est une catastrophe synonyme de misère et de dépression pour tous.

Ce que nous pouvons espérer de mieux, c’est de retrouver la normalité: embrasser nos proches, boire un verre dans un café, faire la fête, voyager, vivre enfin non comme des cloportes, mais comme des êtres humains, etc.

"Cette crise est au moins porteuse d'un enseignement: la décroissance est une catastrophe synonyme de misère et de dépression pour tous."
Pascal Bruckner, romancier et essayiste

Qui va sortir gagnant de cette crise ?

Économiquement, la Chine va l’emporter, du moins pour l’instant. Ce régime n’a aucun scrupule, ne respecte pas les droits de l’homme. Mais la réussite des Chinois force quand même le respect. Le parti communiste a su récupérer la sagesse confucéenne en l’associant à des méthodes totalitaires et à un capitalisme sans limites. La Chine était une civilisation humiliée et, en 50 ans, elle s’est relevée et domine désormais le monde.

C’est la même chose pour l’Inde.  À terme, l’Inde pourrait d’ailleurs dépasser la Chine et devenir une très grande puissance, car elle a un gouvernement plus démocratique et dispose d’élites extrêmement bien formées. Mais le pays doit sortir du conflit entre hindous et musulmans attisé par le gouvernement Modi qui contredit l’idéal séculier affiché par Nehru et Gandhi.

Et l’Europe dans tout ça ?

Rien n’est perdu, même si tout est fragile. Le risque existe que l’Angleterre s’effondre avec le Brexit et que l’Écosse et l’Irlande quittent le navire. L’échec du Brexit ne serait pas forcément une bonne chose pour nous: les dégâts seraient mutuels. L’Europe doit se constituer en puissance politique et militaire, redéfinir des frontières sûres, mettre au pas le néosultan Erdogan et le tsar Poutine, parler d’égal à égal avec Pékin et Washington. Ça n’est pas gagné!

*Un coupable presque parfait: la construction du bouc-émissaire blanc, Pascal Bruckner, Grasset, 352 p., 20, 90 euros.

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