interview

Pascale Seys: "Qu’est-ce qui nous reste sinon lire, cuisiner, faire l’amour et se promener?"

Pascale Seys. ©D.R.

La philosophe bruxelloise Pascale Seys livre "Le Panache de l’escargot", le 3e volet de sa Philosophie vagabonde. De courts textes essentiels pour repenser joyeusement notre quotidien.

Barack Obama aurait pu préfacer le troisième tome de la Philosophie vagabonde de Pascale Seys. Invité mardi soir, sur France 2, à commenter ses mémoires, il disait que la bonne littérature nous sort de nous-mêmes. En nous mettant à la place de personnes dont la vie est totalement différente de la nôtre, elle permet, selon lui, de découvrir qui nous sommes réellement, de savoir ce qui nous est propre et ce qui nous est commun, quelles sont nos valeurs, ce qui est réellement important et qui vaut que l’on prenne des risques. C’est exactement ce à quoi nous invite "Le Panache de l’escargot" (Racine), un catalogue de textes brefs, spirituels et écrits avec la même grâce que lorsque Pascale Seys les dit sur Musiq3. On apprend à bien vieillir avec Michel Serres, à oser la connaissance avec Giambattista Vico, à vivre en harmonie avec Charles Fourier ou à faire face à l’adversité avec Épictète. Mais surtout, on apprend à réenchanter le monde avec Pascale Seys!

Philosophie

«Le Panache de l’escargot»
Tome 3 de la Philosophie vagabonde
Pascale Seys

Éditions Racine, 200p., 20 euros

Note de L’Echo: 5/5 

L’escargot, ce petit baveux qui trimballe sa maison sur son dos, c’est une métaphore de notre nouvelle condition?

Les affaires du monde nous imposent de ralentir et voilà un petit animal dont la lenteur est le temps propre. Je trouvais intéressant de lui associer du panache. "Panache", c’est le dernier mot de Cyrano en train de mourir, lançant à la Camarde, l’épée haute: "J’emporte malgré vous, et c’est... mon panache." Edmond Rostand disait à ce propos que ce n’était pas de la grandeur, mais de la grandeur qui se rajoute à la grandeur en l’associant à l’esprit de bravoure, de courage. J’aime cette idée que le panache ait à voir avec ce qui n’est pas directement de l’ordre de l’utilité et qu’il soit lié à la pensée, à la création, à l’art en général. La grandeur de l’escargot réside dans son insignifiance même et par le fait qu’il n’en fait pas moins partie de la nature, au même titre que la panthère et l’éléphant.

Que signifie ce bestiaire qui s’agrandit de livre en livre?

La ruse du renard, la splendeur de la panthère… Ésope, les fabliaux du Moyen Âge, La Fontaine prêtaient déjà des intentions aux animaux qui jouent comme des métaphores et qui donnent une matérialité à une image qui n’a plus besoin d’être explicitée. Il y a une jouissance à les faire parler.

"Je me prive de la liberté pour l’autre. Est-ce que c’est ça la nouvelle fiction à recréer: la question de la solidarité et du monde commun?"
Pascale Seys
Philosophe

La parole est au cœur de votre ouvrage dont les premiers textes forment presque une préface et un éloge au livre… qui libère.

J’aime bien revenir aux "alliés substantiels" dont parlait René Char, ceux qu’il appelait aussi les "grands astreignants" qui nous obligent à être plus grands, plus éveillés, plus critiques, et nous forcent à repenser le sens. Qu’est-ce qu’habiter veut dire, être visible et invisible...? Qu’est-ce qu’un visage, la force de la présence dans les liens, la nature du virtuel…? Toutes ces questions ont déjà été abordées par la tradition et se redonnent à notre réflexion. C’est passionnant!

La philosophe tisse des mots et du sens comme l’artiste japonaise Chiharu Shiota, la laine et le coton. Ici, devant "Me Somewhere Else" (2018), aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (2019). © Courtesy the artist and Blain | Southern ©Saskia Vanderstichele

Mais avec un secteur culturel fragilisé, un Enseignement où la transmission de ce patrimoine pose question et un "entertainment" envahissant, ne sommes-nous pas chaque jour plus éloignés de ces grands penseurs?

Que les librairies soient considérées, en Belgique, comme des commerces essentiels, que lire, c’est-à-dire travailler à la fois l’intériorité et la connaissance et traverser mille vies, mille situations, soit considéré comme essentiel, c’est tout de même un signe très encourageant. Qu’est-ce qui nous reste en fait, sinon lire, cuisiner, faire l’amour et se promener? Ce qui est aussi mis en évidence à travers ce désir de lecture, c’est que même si on ne peut plus l’exécuter physiquement, il reste un voyage possible – le voyage intérieur. Mais nous sommes dans un endroit où se joue une grande perversion: l’attaque du capitalisme au cœur de notre vie privée. Nous sommes dans un espace privé qui est celui des loisirs, de la gratuité, du non-marchand, et, tout à coup, nous y avons aussi une activité économique. Il y a quelque chose qui ne va pas dans la collision de ces deux systèmes de valeurs et qui fatigue beaucoup de gens.

Vous évoquez Montaigne et sa servitude volontaire ou Ken Loach disant que "désormais, c’est le travailleur qui doit s’exploiter soi-même"…

Le dernier bastion, c’est notre sommeil et on voudrait bien aller nous chercher au cœur de nos rêves, de nos maisons.

La philosophe

Relire notre portrait de Pascale Seys du 30 novembre 2019

Le virus attaque frontalement notre désir qui est aussi celui de se projeter et de se frayer un chemin dans le monde. Comment réenchanter celui-ci et le rendre à nouveau désirable?

La sidération passée, le travail que le réel exige de nous maintenant, c’est d’arriver à rendre ce monde désirable dans son inconnue, son imprévisibilité, son mystère et sa proximité aussi, de le trouver digne d’admiration en étant stoïcien, c’est-à-dire en faisant face aux aléas de la vie avec le plus de panache possible, et, je rajouterais, si possible en riant! Il faut accepter qu’il y ait des choses qui ne dépendent pas de nous. L’effort qui nous est demandé, c’est de retrouver le chemin du désir non pas dans ce qui manque mais dans ce qui est.

Quelle est la place du récit dans cette renaissance du désir au moment où la doxa libérale a du plomb dans l’aile et que les Lumières même sont récusées?

Face au phénomène colossal d’érosion sociale, on parle de "nouvelles solidarités". C’est nouveau comme discours, même de la part du politique. On nous impose d’accepter une distanciation non pour notre confort immédiat mais pour le bien commun, le souci du collectif. Je me prive de la liberté pour l’autre. Est-ce que c’est ça la nouvelle fiction à recréer: la question de la solidarité et du monde commun? Face à l’hypertrophie des égos qui n’arrivent plus à faire société et dont les pensées sont dirigées par des algorithmes qui sont du côté des certitudes, il y a une sortie de crise possible.

Qu’est-ce donc que l’âme?

Votre éthique pour nous pousser à être meilleurs que nous ne sommes repose sur l’effort. N’est-ce pas une notion devenue irrecevable?

La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury a écrit "La fin du courage: la reconquête d’une vertu démocratique" (ici, une vidéo). C’est une vertu qu’adorait l’Antiquité. Le héros, qui pouvait être ordinaire, était celui qui pouvait faire preuve de courage. Et le courageux, si l’on suit Aristote, ce n’est ni la tête brûlée, ni l’inconséquent, ni a fortiori le timoré. C’est la personne à l’exact juste milieu entre ces extrêmes. Trouver la justesse, la nuance, c’est cela le travail. Appréhender une situation, juger, discerner demande du temps. C’est le temps lent de la pensée – la pensée n’étant qu’une prédisposition à agir. Kant avait cette formule – "Sapere aude", aie le courage de penser – qu’il a piquée à Horace. Voyez comme cela traverse les âges.

"Le travail que le réel exige de nous maintenant, c’est d’arriver à rendre ce monde désirable dans son imprévisibilité, de le trouver digne d’admiration en étant stoïcien, c’est-à-dire en faisant face aux aléas de la vie avec le plus de panache possible, et si possible en riant."
Pascale Seys
Philosophe

Quelles seraient ces figures du courage qui nous inciteraient à entrer dans ce travail?

Toute personne prête à mettre sa vie en jeu pour un idéal plus grand que sa propre vie. On dit: "Il faut sauver des vies". Mais de quelles vies parle-t-on? La vie biologique? La santé? Qu’est-ce qu’une vie dont on préserverait la santé?

Vous faites allusion aux héros du quotidien qui sauvent des vies dans l’hôpital?

Il y a des figures héroïques par excellence qui triomphent de tout, comme Achille, mais aujourd’hui, les héros, ce sont ceux qui défendent la noblesse du service public, c’est-à-dire le sens du collectif. Être courageux, aujourd’hui, c’est être capable de savoir quelle est la valeur d’une vie et de se donner le temps d’en prendre soin. Or nous sommes dans un monde où il n’y a pas de temps pour ce regard qui dit à l’autre qu’il fait partie du même monde que moi, qu’on est tous dans le même bateau et qu’on est plus forts ensemble. Et s’il n’était pas trop tard?

Socrate anonyme

EXTRAIT "Sur de gigantesques panneaux publicitaires, une enseigne populaire aux lettres jaunes sur fond bleu cobalt vendait ses meubles en kit à monter soi-même en s’appuyant sur ce slogan: 'Pourquoi toujours offrir un livre?' À l’arrière-plan, la présentation d’un fauteuil fleuri au design scandinave suggérait la réponse: 'Un objet vaut mieux qu’un livre'.

Or, on ne sait pas qui ni comment, mais quelqu’un est passé par là qui a recouvert le panneau publicitaire d’un papier, collé grossièrement avec du scotch brun sur lequel était inscrite une réponse fantastique: à la question posée par le slogan publicitaire 'Pourquoi toujours offrir un livre?', un Socrate contemporain anonyme, immense philosophe est assurément inspiré, a répondu: 'Pour être autre chose qu’une chose'." (P. S.)

"Socrate chez Ikea", à la page 62 du "Panache de l’escargot" (Racine). 

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