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interview

Patrick Deville: "Mon projet littéraire est destiné à être lu de manière posthume"

L'auteur Patrick Deville ©Astrid di Crollalanza

Patrick Deville, Prix Fémina en 2012 pour "Peste et Choléra", poursuit depuis 25 ans un projet littéraire original en arpentant le monde. Le voilà cette fois en Polynésie.

Embarqué comme un marin sur un projet littéraire au long cours, l'écrivain Patrick Deville lance avec «Fenua» sur une mer de mots un vaisseau empli des fantômes littéraires, de Stevenson à Melville, de Pierre Loti à Victor Segalen en passant par Bougainville, dont le souvenir hante les eaux et les îles polynésiennes...

Votre nouveau livre est une sorte de voyage en étoile de mer?

Oui, en effet puisque je pars d'un point pour y revenir à chaque fois, à savoir la Polynésie.

Pourquoi ce choix d'insister d'abord davantage sur la figure de Pierre Loti que sur celle de Gauguin? Est-ce parce que le premier était un écrivain?

Je n'ai pas cette impression, pas plus que d'appuyer davantage sur la figure de Segalen. Tous ces livres sans fiction sont issus du projet «Abracadabra», lequel débute en 1860. Il s'agissait d'abord de développer l'idée que sans Loti, il n'y pas Gauguin à Tahiti.

Vous pointez le côté paradis terrestre écorné de la Polynésie…

Malheureusement, comme un peu partout sur la planète: abîmé du point de vue des paysages par l'industrialisation, par la vie occidentale. Et tout particulièrement en Polynésie française par ces trente années d'essais nucléaires qui, non seulement, ont bouleversé les paysages, mais également toute la vie. Mais avant cela, au moment de la guerre, l'on voit apparaître les habitations enparpaings, les toits en tôle et les plantations de cocotiers alignés en rang d'oignons.

"Pour moi en particulier, la cigarette est un rituel chamanique. Dans de nombreuses civilisations, la relation avec les esprits passe par la fumée.P
Patrick Deville
Auteur

Le fait d'être fumeur vous permet-il de convoquer plus facilement les fantômes comme vous le faites dans vos romans?

Peut-être que pour certains écrivains, et pour moi en particulier, la cigarette est un rituel chamanique. Dans de nombreuses civilisations, la relation avec les esprits passe par la fumée. Par ailleurs, il se fait qu'actuellement je me suis plongé, dans l'optique du prochain livre, dans un texte de Tolstoï sur le tabac.

L'imparfait est-il le temps des fantômes?

Absolument, car c'est le temps de la durée. Ce livre est écrit complètement au passé, comme s'il était écrit beaucoup plus tard, des années après. Or, ce n'est pas vrai parce que «Fenua» court jusque décembre 2020, l’événement le plus récent du livre étant la dernière condamnation de Gaston Flosse (l'ancien président de la Polynésie française accusé d’avoir masqué une partie de son patrimoine, NDLR). Il est écrit réellement dans la foulée. J'utilise énormément le futur antérieur dans ce livre, puisqu'il est écrit comme si c'était loin dans le passé, ce qui explique son utilisation conséquente. Un futur antérieur que l'on confond parfois avec le conditionnel.

Patrick Deville parle de son nouveau roman "Fenua".

L'on sent que vous écrivez pour la postérité de ce projet de 12 romans, débuté il y 25 ans, qui prend pour point d'ancrage l'année 1860, effectue deux tours du monde sur les traces de grandes figures, notamment littéraires....

Voilà. Puisque je voudrais qu'il soit au final réuni dans sa globalité. C'est un peu la difficulté suicidaire. Dans mon esprit, c'est en fait destiné à être lu beaucoup plus tard que cette rentrée. De façon contradictoire, c'est donc aussi un livre de science-fiction! (rires) J'ai commencé ce projet voici 25 ans, et il me reste dix ans pour arriver à son terme: j'aurai pu choisir ne jamais publier ces livres avant que le projet ne soit complètement terminé, d'ici une décennie. Mais je suis bien conscient qu'il me faut de la presse maintenant.

Vous jouez à votre propre fantôme se faisant?

Absolument. C'est destiné à être lu de manière posthume... mais en même temps je sais que la gloire anthume a du bon. (Il rit)

Seriez-vous un écrivain du sillage?

Très certainement. Je n'écris jamais sur un lieu que je n'ai pas vu, et ce projet global consiste en deux tours du monde: dans un sens, puis dans l'autre, le demi-tour s'effectuant au niveau du livre qui prend pour décor la France, «Taba-Taba». Le but est de naviguer dans les anciens sillages.

Vous êtes un peu comme une mouette suivant des vaisseaux fantômes?

Oui, ce sont des livres d'enquêteur sur les traces de…

Ce qui relie aussi fortement ces ouvrages entre eux c'est la présence de l'eau: la mer ou le fleuve. Ce projet fleuve justement serait-il une sorte de mémoire de l'eau?

C'est en tout cas le signe d'un goût pour la navigation. Dès que je me trouve sur quelque chose qui flotte, je me sens mieux. Que ce soit une barque, une pirogue ou un navire,   avec un goût prononcé pour la navigation fluviale. Pour «Equatoria», le roman africain, j'avais remonté l'Ogooué à bord d'une pirogue; j'ai navigué sur le Mékong sur l'Amazone où j'ai connu le bonheur absolu que de remonter le fleuve sur des bateaux en bois de 50 mètres.

"Ce livre est écrit complètement au passé, comme s'il était écrit beaucoup plus tard, des années après."
Patrick Deville
Auteur

La beauté de la navigation fluviale, c'est de combiner le temps et l'espace?

Oui, à mes yeux, il s'agit d'une bibliothèque flottante...

Je me demandais s'il y avait un lien entre votre maladie osseuse, qui vous a entravé durant votre enfance, et le fait que vous soyez hyper-mnésique et un grand lecteur?

Je n'en sais rien. Cette immobilisation, tout de même très longue, puisque la première fois, cela a duré un an et demi sur le dos, a peut-être joué un rôle. Je ne sais si c'est un hasard, ou si cette solitude aussi longue et la privation de toute activité, hormis la lecture, a favorisé le développement de cette faculté.

Depuis vous marchez beaucoup au point de devenir un écrivain "à la marche"?

Je ne suis pas non plus un si bon marcheur.

En tout cas un globe-auteur?

Oui, mais la plupart du temps par l'usage de moyens de transports.

La navigation fluviale vous relie également à votre enfance immobile: vous pouvez être à l'horizontal sur le bateau et quand même bouger.

Voila! Le monde défile et l'on peut lire et fumer tout en étant immobile. (Il sourit)

Extrait de "Fenua"

Depuis la lecture au Lazaret des albums illustrés dans lesquels le zèbre et le baobab disaient l’Afrique, le chameau et le minaret l’Arabie, en Inde le charmeur de serpents et l’éléphant, à Tahiti le lagon et la pirogue à balancier, je voulais voir tous ces lieux du monde et y trouver une maison, apporter des livres pour y apprendre tout ce qui avait bien pu se passer là, autour de cette table, de ce jardin, de cette rue, m’approcher de cet endroit de plus en plus près, à la loupe puis au microscope, et à partir de cette chambre arpenter les lieux avoisinants décrits dans ces livres, consigner tout cela puis m’en aller voir ailleurs, observer la vie des hommes et leurs efforts toujours admirables et lamentables. (p.345)

Dans le livre d'entretien paru chez l'éditeur namurois Diagonale, vous vous décrivez comme un auteur francophone sud-américain.

Oui, depuis fort longtemps l'Amérique latine est mon lieu de repli, le continent que je  connais et où je me sens le mieux.

Vous évoquez également dans le livre d'entretiens le concept de poésie véridique?

Je lis les poèmes, mais je suis incapable d'en écrire, mais je chéris cette phrase de Walt Withman qui dit que «la transformation de ce qui est en langage procure une jouissance extraordinaire et un regard sur le monde»: un peu comme la peinture. On ne voit que ce qui est que par le truchement du langage ou de la peinture. C'est ce que je tente de réaliser, mais sans faire de poésie.

C'est la réalité dépeinte qui la rend poétique?

Oui et que nous parvenons à la voir. Et que ces deux visées du monde, poétique et scientifique, sont indispensables. C'est en réunissant ces deux visées comme deux projecteurs du poétique et du scientifique que l'on parvient à voir et à jouir de ce qui est: le discours scientifique ne suffit pas, mais est indispensable. Le discours de la botanique et la poésie de Henry David Thoreau, naturaliste et auteur américain, sont ces deux points de vue qui nous permettent de saisir le réel et d'en jouir.

Roman

«Fenua»
Patrick Deville

Éditions du Seuil, 368p., 20 euros

Note de L'Echo: 4/5

«Le tapis volant de Patrick Deville»
Entretien sur l'écriture avec Pascaline David

Seuil/Diagonale, 160p., 18 euros

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