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Paulus Hochgatterer ou la peinture au couteau de la réalité

Le 6 juin 1944, en Normandie ©AFP

Les œuvres spoliées inspirent aussi le romancier autrichien Paulus Hochgatterer et brosse subtilement une fresque colorée par l'inventivité résiliente d'une enfant.

L'épisode du grand-père est un événement familial. L'écrivain autrichien Paulus Hochgatterer s'en inspire pour articuler le récit contrasté des quelques jours de mars 1945, avant la Libération. Primé en 2009 par le Prix du Livre Européen, Paulus Hochgatterer est aussi psychiatre, spécialiste des troubles de l'enfance et des traumatismes. Ses ouvrages précédents («La douceur de vivre», «Brève histoire de pêche à la mouche», chez Points) mettent en scène des pédopsychiatres, quand, cette fois, l'enfance est la clé de voûte de son roman – Nelli en particulier, treize ans, seule survivante de sa famille bombardée par les avions alliés.

Elle ne s'appelle d'ailleurs pas Nelli mais s'accommode du prénom comme du reste. Elle a tout oublié de ce qui la concerne et vit depuis 146 jours chez des fermiers qui l'ont recueilli contre dédommagement. Ils ont cinq filles, de tous âges, un fils soldat dont ils sont sans nouvelles et un parent mal en point. Celui-là donne à Nelli un cahier puisqu'elle ne va pas à l'école avec les autres, pour y exercer son talent d'observatrice. Tout est signe: le retour des hirondelles, le jaune des forsythia et des pommes de terre, le rouge du ciel, le noir des villes incendiées à l'horizon de cette campagne faussement paisible, pénétrée des malheurs des uns et des autres.

Paulus Hochgatterer s'inspire de ce formalisme et réussi brillamment à caser formes et boyaux, courage et docilité, dans cette collision vibrante entre l'intime et l'Histoire.

Nelli note que dans ce décor champêtre cerclé par les montagnes, un enfant se noie, un soldat américain est pendu, un autre, russe celui-là, est fusillé, une jeune femme est abusée, un homme songe au suicide, un cochon est égorgé et, sacrilège, le Vendredi saint, une petite fille mouille son lit la nuit. Ou peut-être pas, car Nelli déjoue le sort, en invente un autre, plus heureux. D'un coup de crayon, elle sauve l'enfant, dévie les balles, écarte le couteau, sèche les draps, fait l'œuvre de Dieu qui une fois encore, en cette veillée pascale, détourne le regard, ignore les suppliciés.

Résilience

Paulus Hochgatterer brosse subtilement une fresque colorée par l'inventivité résiliente d'une enfant, inspirée par le jeune soldat russe, peintre amateur, et féru d'art suprématiste à la Malevitch. Maigre et affamé, évadé d'un Stalag, il avait, roulé sous le bras, une toile subtilisée dans un train au trésor de guerre de Göring. Une toile de maître, une ode à la vie, certes mais dont le lieutenant nazi, qui pénètre à son tour dans la cour de ferme, ne sait que penser. Art dégénéré à détruire ou butin national-socialiste à sauvegarder? Maligne, Nelli n'en perd pas une miette; à elle désormais de superposer des carrés de fiction par-dessus le fond de toile amer de la réalité.

«Des vaches jaunes, des visages boursouflés et parfois un soleil bleu» tels ceux aperçus par le jeune Russe dans le wagons des tableaux spoliés. Des couleurs vives pour exprimer l'horreur mais aussi la vie, la nature qui refleurit, le désir qui bourgeonne. Paulus Hochgatterer s'inspire de ce formalisme et réussi brillamment à caser formes et boyaux, courage et docilité, dans cette collision vibrante entre l'intime et l'Histoire.

«Le jour où mon grand-père a été un héros»
Paulus Hochgatterer
Traduit de l'allemand par Barbara Fontaine, Mercure de France, 100p., 15 euros
Note: 4/5

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