Petits livres, grandes lectures

©Hans Lucas

Cette année à défaut d’exotisme, il reste le dépaysement de la lecture. Et un tour du manège en Poche.

1. Régalant

"Un sacré gueuleton. Manger, boire et vivre", Jim Harrison, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent, J’ai Lu.

Pour Jim Harrison, les bons livres sont comme la bonne chair. En matière de littérature comme de cuisine, l’auteur de "Dalva" déteste les plats ennuyeux. Ces chroniques gastronomiques écrites comme des nouvelles, vantent "le genre de plats que pourrait manger Balzac sans se mettre en rogne" avec une même suspicion pour les mets que pour les romans frelatés. Ceux qui en jettent mais n’ont rien dans le ventre. Jim Harrison n’hésite pas, le meilleur livre qu’il ait lu dans l’année, est un guide sur les variétés de piments forts...

Fidèle à lui-même, il ne déroge jamais à sa règle: "être modéré à l’excès". Bel oxymore pour ce recueil en forme d’autoportrait évidemment savoureux, et étrangement pudique de la part d’un rabelaisien qui avait autant d’appétit pour la vie, les paysages, l’amitié, le bon vin, que pour les films italiens, la poésie et la musique de Mozart et Bach. C’était pour lui une question de civilisation. Il était allergique aux discours haineux et racistes des nouveaux croisés des États-Unis, convaincu que la bonne cuisine française nourrit l’esprit et induit la diplomatie, alors que "la guerre est faite par des bouffeurs de ketchup".

2. Édifiant

"Cette maudite race humaine", Mark Twain, traduit de l’anglais par Isis von Plato et Jörn Cambreleng. Préface de Nancy Huston, Babel.

"Le monde a-t-il été fait pour l’homme?" Telle est une des questions posées dans ce recueil pamphlétaire regroupant cinq courts essais de Mark Twain, écrits à la fin de sa vie, et publiés de manière posthume – sa fille avait refusé, les trouvant trop iconoclastes. On retrouve avec délice l’irrévérence d’un auteur qui, de l’enfance, avait gardé la générosité et le franc parlé. Que voyait-il qui le désolait? Un monde saccagé par la cupidité, une cruauté inutile envers les animaux, une vanité sans borne. L’être humain serait le nec plus ultra de l’évolution, l’univers aurait été créé pour lui? Allons donc! "Plus bas que nous, rien. Rien, si ce n’est le Français" qu’il juge pédant et... peu hygiénique. Et d’ajouter "l’huître n’a pas la prétention, elle, de croire que le monde l’attendait." L’homme, cet animal supérieur, égorge son prochain, exploite, massacre un troupeau de bisons pour se distraire, pille la terre à son seul profit toute la sainte journée et se repent le dimanche? "Il était bien meilleur lorsqu’il n’était qu’une bactérie et a beaucoup perdu à évoluer!"

Digne disciple de Swift, d’une probité aussi solide que sa mauvaise foi, d’une lucidité et d’un humour ravageur, Mark Twain convainc par un pragmatique tout américain, concluant: "Une machine qui serait aussi peu fiable que lui (l’homme) n’aurait pas sa place sur le marché."

3. Glauque

"Débâcle", Lize Spit, roman traduit du néerlandais par Emmanuelle Tardif, Babel.

En été à Bovenmeer au fin fond de la Campine, on s’ennuyait ferme pendant les vacances. C’était avant internet. Mais on pouvait toujours compter sur la cruelle bêtise des garçons pour inventer de malsaines occupations. Le premier roman de la toute jeune Lize Spit a fait sensation à sa parution en Flandre. Son portrait de l’adolescence parla à plus d’un, tout comme la fraîcheur faussement candide de sa narratrice. Habilement construit, ce retour sur un désastre annoncé nimbe le sordide à la "Strip-Tease", d’un réalisme magique et place le lecteur, comme la jeune Eva, à la fois dans et hors les plans-séquences. La traduction, peut-être trop élégante, nous prive de la couleur si attachante du flamand en posant de la mortadelle dans l’assiette, en lieu et place du saucisson de jambon bas de gamme, de cette famille dysfonctionnelle mais attachante.

Une ironie navrée accompagne de bout en bout ce roman tendrement macabre, portrait d’une Flandre proprette, laborieuse et comme il faut, aveugle à une déglingue sociale qui ne l’épargne pourtant pas plus que d’autres.

4. Jubilatoire

"Pour services rendus", Iain Levison, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle, Liana Levi, coll. Piccolo

©doc

Portrait au vitriol d’une certaine Amérique. Toute ressemblance avec des faits existants est purement volontaire. Un commissaire d’une petite ville du Michigan, dont les services publics sont en piteux état, se voit proposer un financement pour sortir une ancienne connaissance d’une mauvaise posture. En quarante ans de service, Mike Fremantle a appris à repérer un bobard quand il se présente. Or, là, c’est lui qui le formule devant des caméras de télévision. Ne peut-on mentir un peu si c’est pour rendre service et renflouer son district? Un mensonge vertueux, en somme. Manifestement écœuré par la vérité alternative, vendue comme de l’efficacité politique, par le léchage de bottes de certains médias privés et par la crédulité coupable de ses concitoyens, Iain Levison donne sa version des faits. Dans celle-là, selon une logique de films muets, tel est pris qui croyait prendre.

Le service demandé émane d’un ancien soldat du Vietnam devenu sénateur et en campagne électorale. Il aimerait se prévaloir d’un acte héroïque réalisé cinquante plus tôt par Fremantle. À trois semaines du scrutin, c’est porteur. Rien évidemment ne se passera comme prévu. Critique, Iain Levison l’est pour les privilèges, le luxe grotesque, la manipulation et les carrières politiques qui se fichent de la Nation. Mais il y a de l’empathie dans ce portrait du genre humain qui se débrouille comme il peut, avec ce qu’il a de pitoyable, de ridicule, de misérable. Ces hommes ont en effet tous un grand mérite: ils sont de formidables personnages de roman.

5. Bouleversant

"Le cœur converti", Stefan Hertmans, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin – Folio

©doc

Lorsque Stefan Hertmans apprend que Monieux, le petit village provençal où il passe ses étés dans la douceur de vivre, a été le théâtre d’un pogrom à la fin du onzième siècle, il est bouleversé. Un morceau de parchemin portant le nom de Vigdis, jeune normande issue d’une puissante famille catholique de Rouen, convertie au judaïsme par amour pour David, le fils du grand rabbin de Narbonne, atteste de sa présence en ces lieux. Elle y était venue chercher refuge avant de fuir vers Le Caire avec ses enfants. De ce premier indice, Stefan Hertmans fait le talisman d’un extraordinaire voyage littéraire et documentaire sur les routes de l’histoire, de l’exode, de l’exil, de l’amour et de l’intolérance religieuse. Entremêlant le romanesque à la photographie sensible des paysages actuels, Stefan Hertmans accompagne, enveloppe, voudrait protéger la courageuse jeune femme, victime d’une insupportable violence. Son talent d’écrivain, sa culture, son humanisme donnent une actualité brûlante et une vérité à cette anonyme d’un crime expiatoire. Son infamie? Avoir aimé, un homme d’une autre confession, adorateur d’un autre Dieu, loué dans une autre langue.

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