nécrologie

Philip Roth, exit d'un géant

Philip Roth est mort mardi soir à 85 ans, dans un hôpital de New York "entouré d'amis de toujours qui l'aimaient tendrement".

Philip Roth disparait et il nous manque déjà, bien qu'il avait cessé d'écrire il y a huit ans.

Avec lui meurt ce qu'une partie de l'Amérique détestait et que l'autre regrette se demandant qui prendra la place qu'il a tenue dans la littérature contemporaine.

Dès son premier roman "Goodbye Columbus" (1959), le bon fils d'une famille de la classe moyenne juive hurlait sa détestation de tout de ce qui éteint la liberté de vivre, de penser, de coucher avec qui bon vous semble. Jamais Philip Roth ne s'est reconnu dans l'Amérique donneuse de leçons de morale et de toute-puissance.

Tel est le paradoxe du plus grand écrivain américain - j'allais dire vivant- être à la fois encensé et insulté pour les mêmes raisons: n'avoir jamais cherché à plaire, surtout pas aux siens.

Franc-tireur absolu, personne pourtant mieux que Roth n'a brossé un portrait aussi complet de la société américaine à travers une forme d'autoportrait. Comme Henry James, il cherche "le motif dans le tapis", l'hypocrisie sournoise qui grippe la belle mécanique bourgeoise, blanche, aisée, bien pensante et sûre de son bon droit.

©AFP

"Est-ce qu'il reste quelqu'un qui ait une conscience?" se demande-t-il dans "Pastorale américaine" qui lui vaudra le prix Pultizer 1997. Il y décelait que les vertus du Bien imposées à tous étaient dangereuses, au moins autant que le conformisme prudent.

Il n'aura de cesse de dénoncer ce marketing de la réussite et ces attributs d'authenticité qui dévorent, corrompent, abrutissent et arment ses propres enfants. L'Amérique de Trump était le pire cauchemar, il avait prédit.

Tous ses romans analysent le processus de renoncement, le sentimentalisme qui étouffe l'indignation, l'idéologie "malfaisante", le fascisme rampant ("Complot contre l'Amérique"), le racisme, mais aussi le communautarisme et l'abus du politiquement correct ("La Tache").

Dès "Portnoy et son complexe" (1969), il fut considéré comme traitre à sa communauté et pornographe. Il veillera par la suite à poursuivre scrupuleusement dans cette voie, douloureuse, mais essentielle: ne jamais renoncer à soi.

Traitre, le mot lui ouvrit la porte à son double littéraire et psychanalytique, Nathan Zuckerman, un écrivain juif et solitaire qui ne s'épargne jamais, en constant l'effroyable attrait du culte de la beauté et de la superficialité. De son amour pour Kafka entre autres, et pour la littérature d'Europe de l'Est écrite sous le manteau du communisme, Roth a compris que se placer, non pas du côté de la victime, mais du bourreau, donne l'ampleur du désastre, de la manière dont opère la bêtise meurtrière qui peu à peu devient la norme et envahit le quotidien.

Mais si ses prodigieux romans nous bouleversent tant, c'est qu'à travers eux défile la tragédie grecque du héros malgré lui et toute notre condition humaine. Le jeune homme obsédé par le sexe et l'émancipation, l'adulte ébloui par sa réussite, bien qu'averti des menaces, l'homme seul en proie aux affres du désir, du vieillissement et de l'impuissance.

La brillante intelligence, l'ironie de Roth est traversée d'une profonde et véritable tendresse et d'un seul credo, qu'il confiait dans une interview ("Le Monde", 3 octobre 2009) "je pense désormais que les gens qui lisent et écrivent sont une survivance. Lire n'est pas acheter des livres et tourner des pages. Il fut un temps où les gens intelligents se servaient de la littérature pour réfléchir. Ce temps ne sera bientôt plus."

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