Philip Roth | La fiction pour miroir

Philip Roth. ©XXXX

Philip Roth entre dans La Pléiade, avec un premier volume de romans et nouvelles.

Depuis la publication, en 1959, de ‘Goodbye, Columbus’, mon œuvre n’a pas cessé d’être attaquée du haut de certaines chaires et dans les colonnes de certains périodiques (…) ‘Portnoy et son complexe’(1969) m’a valu une réputation aussi instantanée que sulfureuse de pervers sexuel. À Manhattan, il était difficile d’échapper à cette notoriété et j’ai donc décidé de larguer les amarres." Pornographe, antisémite, sont les accusations portées contre le jeune écrivain qui règle ses comptes – il ne cessera de le faire – avec sa famille, sa communauté, l’époque et lui-même. Il y ajoutera au fil des ans le couple, les institutions, la déréliction culturelle et, pour unique espérance, le sexe. Issu du même sérail que Saul Bellow et Bernard Malamud qu’il admire, il se choisit pour maîtres Joseph Conrad, Hemingway, Dostoïevski, Faulkner… Lecteur des autres autant que de lui-même, jusqu’à une obsession qui parfois biaise son interprétation des œuvres, Philip Roth s’est inventé un double littéraire, Nathan Zuckerman, pour mener un dialogue socratique ou de longs monologues, dans la tentative de cerner le malentendu entre soi et le monde. Lequel des deux n’est pas adapté à l’autre?

La Pléiade publie les cinq premiers romans et nouvelles qui précèdent le cycle sur cette Amérique qui le fascine autant qu’il l’exècre...

La Pléiade publie les cinq premiers romans et nouvelles qui précèdent le cycle sur cette Amérique qui le fascine autant qu’il l’exècre (Pastorale américaine, J’ai épousé un communiste, La tache). Jeune, il mène un double combat, avec une libido débordante et ses origines modestes de petit-fils d’immigrés de Newark, sous l’égide d’une yiddishe mame et d’un père effacé. Furieux combat pour exister par lui-même, dans lequel ses personnages autant que lui-même – le jeu de miroir est permanent – se jettent à corps perdu. Homérique, hilarant, iconoclaste, égotique et tragique parcours d’un apostat qui croit pouvoir conquérir la crème de l’Amérique blanche, blonde, catholique, sportive et satisfaite d’elle-même, qui sera cause de sa chute. Une mère patrie pas moins conformiste et castratrice que l’autre. Comment s’étonner que ses affinités électives le portent vers les auteurs d’Europe de l’Est, les Musil, Bruno Schulz ou Aaron Appelfeld, eux aussi en porte-à-faux avec leurs origines et la culture allemande vénérée, qui ne voudra plus d’eux? Ce conflit entre le désir d’appartenance et la peur de l’assimilation à un idéal perdu se retrouve dans le portrait au picrate que fait Roth des Etats-Unis. Ses auteurs favoris ont eux aussi trouvé la liberté par la création, la fuite dans l’imaginaire et une résistance intellectuelle au main stream et à l’idéologie. De ce malentendu – cette Plaisanterie aurait dit Kundera – Philip Roth a composé une œuvre magistrale, provocante, intelligente, lyrique, savamment orchestrée, toujours inconfortable, poignante, drôle et parfaitement désespérée. Avec en son milieu ce trou noir qui la creuse, cette tache aveugle du Moi, inconnu encombrant, tyrannique mais fidèle. "Est-ce MOI MOI MOI MOI! Ça doit être moi… mais est-ce moi?"

Kafkaïen, Le Sein (1972) est une analogie à la blatte de La métamorphose, sous forme d’une "glande mammaire pachydermique échouée sur le sable où elle tente d’établir un contact avec le monde" s’auto-analyse Roth qui fait écho à la terreur érotique de Bruno Schulz et au Nez de Gogol. Après ce premier cycle, il entame un panorama magistral de l’histoire politique et sociale des Etats-Unis, jusqu’en 2010 où il cesse d’écrire. S’être émancipé de son milieu, de son mariage (Ma vie d’homme, 1974) pour embrasser l’Amérique du maccarthysme, de la guerre de Corée, du Vietnam, des Bush père et fils? Quelle dérision! Son narrateur s’apparente au héros grec, dupé par l’Olympe et laissé seul, avec cette interrogation existentielle formulée par l’helléniste Jean-Pierre Vernant: "Dans quelle mesure est-il réellement la source de ce qu’il fait? Lors même qu’il semble prendre l’initiative de ses actions, en prévoir les conséquences, en assumer les responsabilités, n’ont-elles pas au-delà de lui-même leur origine?"

Les derniers romans ont des accents shakespeariens bouleversants pour aborder la décrépitude, l’impuissance et la mort. Désormais Thanatos défie Éros (La bête meurt, Un homme, Rabaissement) et non l’inverse. Encore qu’en point final, il lance une ultime Indignation, délirante et jouissive, avant un retour à la case départ du jeune homme à Newark, tel Ulysse qui croyait échapper au destin et se jette dans la gueule d’un loup. Némésis, le roman final, porte le nom d’une déesse grecque qui punit celui qui voulut se mesurer aux Dieux. Mais pour l’athée qu’est Roth, contre qui tourner sa colère, sinon contre soi-même?

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