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interview

Philippe Jaenada, auteur: "Je suis le représentant du lecteur, son envoyé spécial"

L'auteur Philippe Jaenada. ©©MATSAS/Leextra via Leemage

"Au printemps des monstres", de Philippe Jaenada, roman-document à nul autre pareil, cherche avec vivacité et chaleur, la porte étroite de l'humanité. L'auteur primé pour "La Serpe" et "La petite femelle" sera à L'Intime Festival, qu'il affectionne.

Le 26 mai 1964, un enfant parisien sort de chez lui en courant. On retrouvera son corps le lendemain matin dans un bois de banlieue. Il s'appelait Luc. Il avait onze ans. L'affaire fait grand bruit, car un corbeau, qui se dit l'assassin et se fait appeler "l'Étrangleur" inonde les médias, les institutions et les parents de la victime de lettres odieuses où il donne des détails troublants sur la mort de l'enfant… À travers ce fait divers extraordinaire, Philippe Jaenada fait le portrait de la société française des années 60, ravagée par la Seconde Guerre mondiale, mais renaissante et, légère seulement en apparence, printemps trompeur de celle qui deviendra la nôtre.

Roman

«Au printemps des monstres»
Philippe Jaenada

Mialet Barrault, 700p., 23 euros (à paraître le 18 août)

Note de L'Echo: 4/5

Alors que la mode est au retour en forêt, vous dites: "Je préfère rester à distance, sur la route, près des maisons, de la lumière. Ce qui me met mal à l'aise, c'est l'immobilité apparente de cet enclos vert figé, si vaste, rien ne bouge là-dedans depuis des années. Et à l'intérieur, dans le vert, il n'y a pas de témoin." Vous êtes ce témoin, mais de la nature humaine.

Oui, il n'y a que la nature humaine qui m'intéresse, je suis plutôt indifférent à tout le reste, et pour ce qui est de la forêt je ne suis pas très vaillant, elle me fait peur...

Vous y êtes quand même entré pour aller sur le lieu de l'assassinat d'un enfant par Lucien Léger au printemps 1964. Une fois de plus, vous refaites le procès du procès d'un coupable peut-être innocent. Quel est votre mobile?

Ma raison me dit "il ne faut pas que tu deviennes une espèce de redresseur de torts qui éclaire les zones d'ombre", mais c'est ce qui me passionne. Pourtant, je suis plus fasciné par la vie, l'amour, que par la mort. Mais dans les affaires criminelles, il y a des enquêtes de police, des dossiers qui sont de véritables mines d'or pour un écrivain, une matière première unique. J'espère qu'on comprend que, dans mes livres, ce n'est pas le meurtre ou la barbarie qui m'intéressent, mais les protagonistes.

Et aussi le portrait d'une certaine France à la morale hypocrite? "Beaucoup de miasmes sous les costumes d'hommes respectables", écrivez-vous.

En fait, cela m'intéresse beaucoup, mais ce n'est pas réfléchi au départ. L'affaire Lucien Léger se passe dans les années soixante. Étant né en 1964, dans mon esprit, ce sont des années primesautières, colorées, libres. Or, je me suis rendu compte que pas du tout. L'univers de ce livre n'est pas le paradis perdu. Au-delà de ces apparences trompeuses, les années 60 sont pour moi la fin d'une époque et l'enfant de notre société actuelle, médiatique par exemple.

Philippe Jaenada. ©©Normand/Leextra via Leemage

Nous découvrons des "petites gens" qui n'ont pas eu beaucoup d'aide dans la vie, et face à eux, des magistrats, des journalistes qui s'en servent d'une certaine manière pour leur propre carrière, avec un lyrisme qui va précipiter la vérité dans le puits.

Moi, ce qui m'a frappé dans cette histoire, de manière imprévisible – je l'ai découvert petit à petit, c'est pour cela que le livre s'appelle "Au printemps des monstres" –, c'est que le monstre est bien sûr "L'Étrangleur", le sale type marié à une folle. Or, quand on regarde de près, comme je l'ai fait pendant quatre ans, sept jours sur sept, on s'aperçoit que tout le monde, jusqu'aux plus petits, forme un panier de crabes. Le père est une ordure, l'enfant lui-même n'est pas très sympathique, le pauvre, on n'a pas envie de l'aimer beaucoup et Maurice Garçon, le grand avocat, qui dans mes précédents livres était la vedette, à qui je vouais une admiration sans borne, m'a fait tomber de haut. Cela m'a choqué, et pourtant je suis quelqu'un qui aime l'humanité, j'ai plutôt tendance à dire qu'il y a du bon chez tout le monde, mais là, j'allais de consternation en consternation...

"Dans les affaires criminelles, il y a des enquêtes de police, des dossiers qui sont de véritables mines d'or pour un écrivain, une matière première unique."
Philippe Jaenada
Auteur

Le lecteur progresse avec vous, et sent que vous avez du mal à aimer ce Lucien Léger.

C'est un personnage extrêmement complexe. J'ai failli abandonner car j'ai besoin d'affection ou au moins d'empathie, mais je n'arrivais pas à avoir envie de prendre ce type dans les bras et de lui tapoter les omoplates. Je me disais, qu'est-ce que je vais faire avec cela?

Est-ce un anarchiste, un mythomane ou se prend-il pour le personnage du roman qu'il n'écrira jamais? Il envoie des lettres aux parents de la victime en précisant qu'il écoute "La danse macabre" de Camille Saint-Saëns...

C'est monstrueux! On ne saura jamais qui il est ni ce qui l'a motivé à écrire ces messages odieux. Il y a sans doute une part de rancœur contre la société, une part de "je suis un petit bonhomme misérable mais je vais vous montrer que je peux diriger les journaux, je vais faire peur aux hommes politiques". Pourquoi a-t-il menti pendant ses quarante-deux ans d'incarcération? Mystère. Je suis convaincu qu'il n'a ni tué ni enlevé ce petit garçon. Mais quel que soit son motif, je ne pourrais jamais lui pardonner d'écrire aux parents "Ne vous plaignez pas trop, car moi j'ai vu ses yeux implorants". On a envie de passer cet homme au hachoir!

Philippe Jaenada. ©©MATSAS/Leextra via Leemage

Cet homme a pris les médias en otage en les inondant d'avertissements… Difficile de ne pas penser au déversoir immonde que sont aujourd'hui les réseaux sociaux. 

Je n'ai aucune prétention à dénoncer ou éclairer quoi que ce soit, je suis assez en marge, j'écris ce que je ressens le plus sincèrement possible. Quand je tombe sur une affaire comme celle-là, je ne me dis pas "je vais en profiter pour parler de la délation, de la trahison". Je suis même assez mal à l'aise qu'on demande à un écrivain ce qu'on n'attends jamais d'un peintre ou d'un musicien: réfléchir ou agir sur la société. Je n'ai nulle envie d'écrire des livres utiles, mais bien de créer des émotions ou des questions chez les gens qui les lisent dans leur lit, cela s'arrête là.

Vous-même passez la tête entre les pages avec humour. Est-ce pour vous sentir moins seul face à ce monument de 700 pages ou pour désacraliser la littérature?

Non, pas du tout, il y a deux raisons: la première, c'est que j'aime quand les livres reflètent la vie, elle n'est pas toujours joyeuse mais elle n'est pas non plus toute noire, atroce et déprimante. Si je racontais simplement cette affaire, ce serait trop sombre, donc, mes apparitions à moi, souvent grotesques ou pathétiques, avec mes petites maladies, servent à alléger, et l'autre chose très importante pour moi est que cela me permet de matérialiser le passage du temps. Modiano a cet art incroyable, sans en avoir l'air, de faire sentir la disparition des êtres, de certains lieux, la mélancolie. Je n'ai pas ce talent-là, donc je m'utilise moi-même pour concrétiser cet écart entre 1964 et 2020. Je suis le représentant du lecteur, son envoyé spécial.

"Quel que soit son motif, je ne pourrais jamais lui pardonner d'écrire aux parents «ne vous plaignez pas trop car moi j'ai vu ses yeux implorants."
Philippe Jaenada
Auteur

L'intime chez vous s'ouvre sur le monde, ce n'est pas le boudoir, ni la confession impudique.

On va quand même dans l'intimité: je parle de mes IRM, mes poumons, mon foie, c'est presque une caricature d'intimité! Pour les autres personnages, j'essaie de m'approcher le plus près possible, dans les détails, à travers des rapports de police, des correspondances. C'est pour cela que mon livre est énorme: j'ai l'impression de m'avancer vers l'intérieur d'eux-mêmes. L'intimité est quelque chose de très important pour moi. Vous avez commencé cet entretien en disant qu'il n'y a que la nature humaine qui m'intéresse et c'est vrai, tous les jours, dans les bistrots où je vais, j'essaie que les gens se confient et j'ai tout un arsenal de ruses pour cela...

Rencontrer Philippe Jaenada à l’Intime Festival

Des lectures par de magnifiques comédiens, des rencontres avec des auteurs, des projections, des concerts. En ouverture, le 26 août, la pièce de Felwine Sarr créée au Festival d'Avignon. Le 27, Michel Vuillermoz lira Manuel Vilas, Prix Femina étranger. Le 28, la BD culte de Fabcaro «Zaï zaï zaï» sera revisitée par le duo de Canal+ Nicolas et Bruno, etc, etc. Seront présents Philippe Jaenada, Camille de Toledo, Justine Augier, Joy Sorman, Antoine Wouters,...

Programme au Théâtre de Namur et réservations: 081/22.60.26 - www.intime-festival.be

Masterclass avec Philippe Jaenada - « Entre fait divers et enquête romanesque »

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