interview

Philippe Sands: "Cela commence toujours par de toutes petites choses"

©WireImage

"Retour à Lemberg" de Philippe Sands, avocat franco-britannique spécialiste des droits de l’homme, croise son histoire familiale, le Procès de Nuremberg et la naissance du droit international. Passionnant.

Hasard ou signe, sa famille déportée et les avocats Lauterpacht et Lemkin, pères du terme de génocide et de crime contre l’humanité, étaient originaires de la même ville en Ukraine.

Lemberg ou Lviv aujourd’hui, cristallise ce qu’il y a de plus haut, la Justice, mais aussi l’extermination. Quand vous y allez pour une conférence sur le droit international, vous ne le savez pas encore.

Non, je sais que ma famille vient de là et mon premier boulot m’a été donné par le fils de Lauterpacht, mais ce n’est que 30 ans plus tard que nous pouvons relier notre histoire.

Dans cette Europe de l’Est héritière de l’Empire austro-hongrois vivent des Juifs qui ont un sentiment d’appartenance multiple. Pourtant, malgré ce contexte multiculturel, le nationalisme a repris vigueur et stigmatisé une minorité.

Le problème de l’identité va tout déclencher. Je pense que l’émergence du droit international doit être replacée dans l’histoire intime des individus. Pourquoi un homme élabore-t-il une idée, et pourquoi à ce moment-là? Parmi les procureurs britanniques au Procès de Nuremberg, il y a Lauterpecht, juriste remarquable, Juif polonais établi en Angleterre, qui fait inscrire "le crime contre l’humanité" dans les chefs d’accusation qu’il a mis au point alors qu’il est sans nouvelles de sa famille. Lemkin, autre esprit brillant, Juif lui aussi, exilé aux États-Unis, fait entrer le terme de "génocide" au procès de Nuremberg. Tous deux ont étudié à Lemberg dans la faculté qui m’a invitée, et qui l’ignorait…

Votre grand-père n’a jamais raconté ce qui est arrivé à sa famille mais vous êtes devenu juriste spécialiste des droits de l’homme. Coïncidence?

J’ouvre le livre avec cette parole de deux psychologues. "Ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter, mais les lacunes laissées en nous par les secrets des autres." À la fin de mes études secondaires, mon grand-père m’a offert un dictionnaire de droit, peut-être était-ce là un signe.

La vérité se trouve dans les détails, une virgule placée ici ou là dans un arrêté de loi ou un silence éloquent?

"La vérité se trouve dans les plus petits détails."
Philippe Sands

Mon métier a mis en évidence que la vérité se trouve dans les plus petits détails, j’ai appris cela en passant des jours dans les salles d’audience. Hans Frank, ministre nazi, utilise la solution finale à des fins personnelles pour tenter d’obtenir son divorce! Il est retombé dans les bras d’une ancienne maîtresse et pour rester avec elle, il doit trouver une raison. J’ai vu les lettres, il dit à sa femme: "Je vais être impliqué dans quelque chose de terrible, il est préférable que tu sois loin de moi." Elle lui répond: "Je préfère rester avec un ministre d’un gouvernement criminel qu’être une femme divorcée." Le chemin vers Lily, la maîtresse, et vers le bonheur passait par l’extermination de masse…

Lauterpacht et Lemkin ont vu les mêmes discriminations dans leur Ukraine natale, pourtant ils conçoivent une manière différente de protéger les victimes. Que nous dit cette nuance entre crime contre l’humanité et génocide?

Je vous pose la question. Voulez-vous que le droit international vous protège parce que vous êtes un individu, ou parce que vous faites partie d’un groupe menacé? Pour Lauterpacht, tout être humain à des droits élémentaires indépendamment du groupe auquel il appartient. Lemkin relève, lui, que les individus menacés le sont parce qu’ils appartiennent à un groupe visé. Comment le droit peut-il prévenir les assassinats de masse? En protégeant l’individu, dit Lauterpacht. En protégeant les groupes, répond Lemkin.

L’Europe est à nouveau menacée par les nationalismes alors que nous en connaissons les périls. L’Angleterre, votre pays, a choisi de quitter l’Union européenne.

"Le Brexit est catastrophique. Je suis avant tout Européen, et je pense qu’on va trouver un accord politique et économique."
Philippe Sands

Et l’Ukraine veut y entrer! Effectivement, n’oublions pas l’histoire. Le Brexit est catastrophique. Je suis avant tout Européen, et je pense qu’on va trouver un accord politique et économique, par crainte de ce qui peut se passer en Europe. Mais qu’en sera-t-il dans vingt-cinq ans? Londres, comme Lemberg, est une ville multiculturelle, le sera-t-elle toujours? En Grande-Bretagne, il faut demander aux prévenus, en ouverture de procès, de quelle nationalité ils sont. Comme le disait Primo Levi, cela commence toujours insidieusement par de toutes petites choses…

La création d’un Tribunal Pénal International n’a empêché ni les massacres en ex-Yougoslavie ni au Rwanda…

"Justice peut être donnée aux victimes mais c’est un très long processus, et c’est fragile."
Philippe Sands

Ni en Birmanie ni en Syrie ou en Irak. En effet, mais on ne mesure pas l’importance du procès de Nuremberg. C’est la première fois que des hauts fonctionnaires d’État pouvaient être jugés au niveau international. Jusque-là les États avaient un droit absolu. Les gens ont oublié cela. On a créé un système de droit, et depuis tout a changé: justice peut être donnée aux victimes mais c’est un très long processus, et c’est fragile. Il faut rester vigilant.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés