Philo | Il ne faut pas choisir entre la nuance et la polémique

Au Seil, "Le courage de la nuance" de Jean Birnbaum.

En convoquant la nuance, ne rêvons-nous pas d’un débat idéal, un âge d’or où tout était soi-disant nuancé? De cette fable, nous devons aussi nous méfier, nous dit Simon Brunfaut, philosophe et journaliste à L'Echo.

Dans son dernier essai, «Le courage de la nuance», Jean Birnbaum cite cette phase de Camus: «La polémique consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier et à refuser de le voir. Devenus aux trois quarts aveugle par la grâce de la polémique nous vivons dans un monde de silhouettes.» À l’heure des buzz et des tweets, les polémiques et les clashs s’enchaînent à un rythme infernal sur les réseaux sociaux. Le débat n'est plus, semble-t-il, que confrontation.

Dans ce contexte, on entend de plus en plus de voix s’élever pour réclamer de la nuance qui, loin d’être une position molle ou faible, serait à l’inverse une position forte nécessitant du «courage», comme dit Jean Birnbaum. 

Il est vrai que la nuance est difficile. Derrière elle, on trouve la modération, la complexité, la prise de recul. Le goût de la nuance reflète en réalité celui de la réflexion: avec la nuance, c’est le doute que l’on met en valeur, plutôt que les certitudes toutes faites et les émotions immédiates.

Nuancer ces appels à la nuance

Mais en convoquant ainsi la nuance, ne rêvons-nous pas d’un débat idéal, un âge d’or où tout était soi-disant nuancé? De cette fable, nous devons nous méfier. Il faut en quelque sorte nuancer ces appels à la nuance: un monde sans polémique n’est pas plus désirable qu’un monde sans nuance.

La philosophie, par exemple, que l’on voudrait l’incarnation du débat apaisé, argumenté et nuancé, est pleine de controverses, de querelles, de disputes, de différends, de luttes, de polémiques, et même d’insultes. Voltaire multipliait les invectives à l'égard de Rousseau qu’il qualifiait  d’«ennemi du genre humain»,  de «charlatan trompeur», ou encore de «basset hargneux et mutin». On imagine aisément un dialogue sur Twitter entre ces deux-là…

Voltaire multipliait les invectives à l'égard de Rousseau qu’il qualifiait d’«ennemi du genre humain», de «charlatan trompeur», ou encore de «basset hargneux et mutin». On imagine aisément un dialogue sur Twitter entre ces deux-là…

En philosophie comme dans la communication habituelle, nous sommes en fait toujours tiraillés entre plusieurs formes d’expression de la vérité: nous aimons autant le dialogue tout en nuance et en bienveillance que le pur antagonisme de la polémique ou les charmes de la controverse, car comme disait Héraclite: «Ce qui est contraire est utile et c’est de ce qui est en lutte que naît la plus belle harmonie; tout se fait par discorde.»

La vérité n’a pas qu’une seule manière de se dire ou de se chercher: elle a autant besoin des discours de combat que des patients consensus. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas choisir entre la nuance et la polémique, comme si l’une avait pour tâche d’annuler l’autre, mais il faut plutôt essayer de les tenir ensemble, en acceptant cette tension irrémédiable dans la formulation de nos idées et de nos opinions. Ce serait là précisément apprendre à faire preuve de nuance.

Essai

«Le courage de la nuance»
Jean Birnbaum

Seuil, 144p., 14 euros

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