Philo | Pour François Jullien, "la vraie vie" est ailleurs

Le philosophe François Jullien. ©©Arnaud MEYER/Opale/Leemage

Le philosophe français publie une très belle ode à la vie, à l'art et à la dissidence, écornant au passage la marchandisation du bonheur. C'est le moment d'envoyer valdinguer "pseudo-pensée" et "pseudo-vie"!

Essai
♥ ♥ ♥ ♥
"DE la vraie vie" 

François Julien.

Editions de l'Observatoire, 208p. 19 euros.

 

En cette période de crise, peut-être est-ce le moment de voir le monde autrement depuis nos fenêtres, de reconsidérer nos modes de vie et — qui sait ? — leur donner une nouvelle orientation. Ainsi une interrogation surgit — et elle constitue le coeur du nouveau livre du philosophe François Jullien ("De la vraie vie", L'Observatoire): "Un soupçon s’est insidieusement levé, un matin – la journée n’ayant pas encore imposé son cours, projeté sa fatalité – que la vie pourrait être tout autre que la vie qu’on vit." En réalité, cette question nous habite depuis longtemps: est-ce que je vis vraiment? Mais que signifie "vraiment vivre"? Cette question rejaillit aujourd’hui avec d’autant plus de force que notre champ d'action n’a jamais été si restreint: une autre vie est-elle possible? 

"La 'vraie vie' n’est plus la vie idéale. Elle n’est plus la vie qu’on a rêvée ou fantasmée."
François Jullien
Philosophe

Les qualificatifs ne manquent pas pour la décrire: plus libre, plus intense, plus authentique. Ainsi existerait-il deux vies, selon François Jullien. "Si la vie peut être 'fausse'", dit-il, "en effet, ce n’est pas que la vie soit elle‐même illusoire, mais c’est qu’on a soi‐même l’illusion d’être en vie, alors que, en fait, on 'ne vit pas'. Non pas que la vie ne soit qu’apparence, mais parce que je ne vis moi‐même qu’une apparence de vie. Telle est la vie ordinaire, si banale, familière, où l’on croit vivre, mais sans vivre et sans même s’en douter, sans même songer à s’en écarte : sans même songer à se demander si l’on ne passe pas à côté de ce que serait la vie…"

Pourquoi changer de vie ? Les invités répondent

"la 'vraie vie' n’est plus la vie idéale"

Mais qu'est-ce au juste que cette "vraie vie"? Réside-t-elle dans un ailleurs indéterminé? Serait-elle un objectif à atteindre? François Jullien n’est pas professeur de morale et il nous incite à nous méfier des donneurs de leçons ou des philosophes un peu trop idéalistes: "la 'vraie vie' n’est plus la vie idéale. Elle n’est plus la vie qu’on a rêvée ou fantasmée, comme on l’a fait depuis toujours, qui comme telle n’existe pas et même peut‐être ne pourra jamais exister."

Où se tient donc l’essentiel? Dans le refus de coïncider avec la conformité et la norme, les répétitions et les routines.

N'en déplaise aux gourous du développement personnel, la vraie vie n’est ni "belle", ni "heureuse": "Que la vie soit 'belle', qu’elle soit 'laide', ou 'triste', ne reste toujours qu’un attribut extérieur, de surface, posé, collé sur la vie." Où se tient donc l’essentiel? Dans le refus de coïncider avec la conformité et la norme, les répétitions et les routines. C’est l’idée de vie "normale" qu’il faut bannir en développant une "stratégie de l’écart", c’est-à-dire une manière de faire entrer dans nos vies la folie, la duplicité et le désir.

Mais ce n'est pas si simple. "ll n’y a plus suffisamment de distance, de trou, de manque, dans cette satiété généralisée, dans cette société indéfiniment simulée, pour que de l’autre puisse effectivement émerger", décrit Jullien. L’émotion, par exemple, est un vecteur puissant d'altérité, qui rappelle à quel point la vie ne peut se réduire à être une simple "chose". Le livre de François Jullien est une invitation à penser tout ce qui rétrécit nos existences et à nous laisser envahir à nouveau par l’émotion afin d’accueillir l’"inouï" au moment précis où nous sommes comme tétanisés devant l’incertitude.

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