Pour 2021, des choix ou des souhaits?

Éric Sadin ©Photo Mathieu Zazzo

En reprenant la thèse d'une sortie récente en philo, Simon Brunfaut, journaliste et philosophe, en tire une réflexion qui éclaire l'actualité. Cette semaine, pour cette nouvelle année, comment quitter notre isolement collectif et retrouver un monde commun avec Éric Sadin.

Ce Nouvel An, nous l'avons attendu avec une impatience particulière. Jamais peut-être le passage à la nouvelle année n'a autant représenté ce carrefour qui permettrait de donner à nos vies une autre orientation tout en rompant avec l'état actuel de nos existences. Si d'habitude nous multiplions les résolutions en lesquelles nous feignons de croire, ce jour de l'An symbolise, dans le contexte actuel, une césure que nous espérons décisive: un nouveau temps pour nous, mais aussi pour les autres.

C'est ainsi toute la vie sociale qui a semblé, ces derniers jours, tendue vers cette promesse de renouveau. Le Nouvel An est un haut lieu de superstitions: nous voulons croire que le meilleur va venir, croire que la chance va tourner comme à la roulette, croire qu'il est possible de tourner la page d'un coup.

Les bons vœux de Nietzsche

En janvier 1882, alors qu'il a passé de nombreuses années difficiles, Nietzsche prononce un souhait resté célèbre sous le nom d'Amor fati: "Je veux, en n'importe quelle circonstance, n'être rien d'autre que quelqu'un qui dit oui." En finir avec le "non", tous les "non" qui ont constitué cette morose année 2020: voilà ce que nous souhaitons de toutes nos forces. Mais qu'est-ce qu'un souhait?

Dans l'"Éthique à Nicomaque", Aristote nous explique qu'un souhait n'est pas un choix. On peut souhaiter n'importe quoi (et on ne s'en prive pas d'ailleurs) alors que, selon lui, on ne peut pas choisir "des choses impossibles". En d'autres mots, le souhait porte sur ce que nous désirons ou sur ce que voulons atteindre (sans trop savoir comment), tandis que le choix dépend des moyens dont nous disposons pour parvenir à une fin.

L'homme n'est pas une île

Durant cette nouvelle année, tout indique que nous aurons besoin de choix plus que de souhaits. Plus que des paroles en l'air ou des plans sur la comète, ce sont des actes, aussi simples que fondamentaux, que nous voulons revivre. Loin de nos individualités repliées sur elles-mêmes devant nos écrans, nous voulons retrouver un monde commun, sortir de cet "isolement collectif", comme le décrit le philosophe Éric Sadin dans son dernier essai.

À bas bruit, ce virus nous a en effet transformés en une myriade de petites îles isolées les unes des autres. Au XVIIe siècle, le poète John Donne formulait ce principe: "Nul homme n'est une île, complète en elle-même; chaque homme est un morceau du continent, une part de l'océan." Est-ce un hasard? John Donne était anglais.

Essai littéraire

"L'Ère de l'individu tyran: la fin d'un monde commun"
Éric Sadin

Grasset, 352 p., 20,90 euros

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