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Pour Houellebecq, "les connards gagnent toujours"

©AFP

Dans "Sérotonine", annoncé comme le livre événement de la rentrée 2019, Houellebecq offre un diagnostic existentiel et politique d’une civilisation déchue.

Rares sont les livres qui animent autant une rentrée littéraire que ceux de Michel Houellebecq. Sans doute est-ce en partie grâce à son étrange manipulation des codes médiatiques, terreau de nombreuses polémiques, naviguant de propos timides à propos bien trempés (on se rappelle notamment de ses sorties sur l’islam, en 2001), des Inrocks à Valeurs actuelles et, bien entendu, de la haine à l’adoration. Reste que "Sérotonine" mérite d’être lu, et même avec une certaine attention. L’écrivain y dresse un portrait subtil et doublement décadent, celui de la France et d’un homme qui y meurt plus qu’il n’y vit.

Cet homme, c’est Florent-Claude. Il aurait voulu s’appeler Pierre et cela en dit déjà beaucoup sur lui. Profondément dépressif et alcoolique, il est un usager stoïque d’antidépresseurs expérimentaux. C’est un homme qui pense très sérieusement à jeter sa femme par la fenêtre après avoir eu la preuve de ses infidélités et qui, dans le même élan, ricane des courants féministes qui veulent introduire le terme "féminicide" dans la loi. Cela le fait penser à "raticide".

Esthétique de l’échec

"Sérotonine" - Michel Houellebecq | Flammarion, 347 p., 22 euros. Note: 3/5 ©flammarion

Houellebecq expose le lecteur à chacune des saillies sexistes ou homophobes de son personnage et la fragilité, ou plutôt l’immense faiblesse, qu’elles représentent. Chacun de ses élans de sensibilité se transforme en initiative désespérée et souvent avortée (revoir une ex, tuer sa copine ou se tuer). Il aimerait être un modèle de virilité mais plus il est paternaliste, plus il est machiste, plus il est faible.

Sans doute ce thème souvent abordé dans d’autres de ses livres atteint-il son apogée dans "Sérotonine", tant on oscille entre le dégoût de cette virilité fantasmée et la peine ressentie pour un homme qui gâche chacune des occasions d’amour et de bonheur qui s’offrent à lui, le regrettant plus qu’amèrement. S’ensuivent des scènes pathétiques, glaciales de par la déchéance et parfois simplement effrayantes.

Cette esthétique de l’échec et de la résignation, présente de façon récurrente dans l’œuvre de Houellebecq, est, ici, intensifiée par un climat général de fin du monde. Une fin du monde à la fois politique et existentielle. On voit l’Europe se morceler sous l’idéologie néolibérale, alors que les plus privilégiés, comme Florent-Claude, voient que des valeurs sur lequelles ils se sont construits, telles que la liberté, l’indépendance ou le travail, n’ont été que des leurres voire des pièges.

Les moins privilégiés, quant à eux, tentent de survivre par la colère. Les agriculteurs sont acculés individuellement et collectivement et les mégapoles sont des espaces fantômes où la vie semble s’étouffer.

C’est dans ces paysages souffrants que Florent-Claude quitte son présent pour voyager aléatoirement dans son passé, sachant très bien qu’il est plus létal que l’avenir. Les spectres de ses ex le hantent constamment et le poussent à la résignation ou au désespoir. Peu à peu, son corps craque, une morbidité ambiante venant s’y installer.

Physique et psychique

Houellebecq ne se limite pas à des propos existentialistes et décortique le malheur de ses personnages comme s’il s’agissait d’un malheur structurel.

Houellebecq ne se limite pas à des propos existentialistes et décortique le malheur de ses personnages comme s’il s’agissait d’un malheur structurel, produit par la machine délirante qu’est notre société. Ce délire, l’auteur parvient à nous l’exposer sobrement, doucement, par petites touches. Une lecture maladivement attentive d’un mauvais journal ou l’agitation sur un plateau télé sont autant de symptômes de la dégénérescence de l’occident. Houellebecq décrit notre monde, laissant entrevoir une descente généralisée vers l’enfer.

Alors, qu’est-ce que notre monde? Un monde où le libre-échange triomphe et a produit une impuissance individuelle nocive, un monde où les questions primordiales comme celle de l’écologie sont confisquées soit par une morale à la mode soit par une indifférence quasi-administrative. Pour le résumer avec ses mots, c’est un monde où "les connards gagnent toujours".

Bien qu’ils ne soient pas tous glorieux, ce sont surtout les perdants qui animent le livre. Notamment lors du soulèvement des agriculteurs, qui s’arment pour bloquer des routes en protestation à la baisse du prix du lait. Le protagoniste y assiste, lui qui travaille pour le ministère de l’Agriculture, avec le chagrin profond de celui qui n’arrive pas à s’impliquer tellement il va mal, mais surtout tant il sait qu’ils ont raison. Mais la rationalité ne peut plus rien contre l’idéologie triomphante, l’idéologie néolibérale.

Les sensibilités politiques comme les sensibilités émotionnelles semblent être impossibles à gérer et mutent en souffrance physique et psychique. Alors que reste-t-il? Un antidépresseur expérimental, un psychiatre dépassé, mais aussi et surtout, un appel que Houellebecq avait esquissé dans "La possibilité d’une île", à ce qui transcende notre condition de créature humaine. Un appel à se tourner vers quelque chose de plus haut que nous et qui, parfois, nous fait signe dans un souffle violent d’amour. Un signe que Houellebecq nous invite à recevoir tant que nous en sommes encore capables.

Extraits

"L’administration a pour objectif de réduire vos possibilités de vie au maximum quand elle ne parvient pas tout simplement à les détruire, du point de vue de l’administration un bon administré est un administré mort (…) "

"Dans ses yeux, alors, je vis passer un bref mouvement de crainte. Les dépressifs qui souhaitent s’isoler, passer quelques mois dans les bois pour "faire le point avec eux-mêmes", ça ne doit pas manquer, mais des gens qui acceptent sans sourciller de couper internet pour un temps indéfini, c’est qu’ils filent un bien mauvais coton, je lisais dans son regard anxieux. "je ne me suiciderai pas" dis-je avec un sourire que j’aurais espéré désarmant mais qui devait en réalité être assez louche."

"C’est un petit comprimé blanc, ovale, sécable. Il ne crée ni ne transforme, il interprète. Ce qui était définitif il le rend passager ; ce qui était inéluctable il le rend contingent (…) Il ne donne aucune forme de bonheur, ni même de réel soulagement, son action est d’un autre ordre : transformer la vie en une succession de formalités."

 

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